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Islam politique ou islam religion

Michel RENARD


Deux dangers guettent la conscience musulmane française après le 11 septembre : la dénégation de toute implication musulmane dans les attentats-suicide, et un jugement se restreignant au rejet attendu de «l'amalgame» entre terrorisme et islam. La première réaction s'exprime sur les forums de quelques sites internet ou aux alentours de certains lieux de culte où l'on fustige de chimériques instigateurs («les Russes... ou les sionistes... ou les Américains eux-mêmes») sans vraiment susciter de désapprobation argumentée. La seconde est légitime, mais elle ne peut feindre longtemps d'ignorer que les auteurs des attentats sont bien des musulmans et non... des animistes du Monomotapa ! Une expression musulmane qui réduirait sa réaction à ce pathos négationniste et à cette ligne de défense un peu courte, faillirait à ses responsabilités.

Si l'islam de France est autre chose qu'une formule creuse, il ne peut s'exonérer d'une nécessaire clarification théologique. Les leaders musulmans qui n'ont cessé de répéter : «Il n'y a qu'un islam» ont trompé les gens. Cette formule a autorisé, par glissements successifs, une identification aux formes les plus extrémistes et perverties de la religion. Elle a fait paraître l'islam modéré ou tolérant pour un contretemps fade, une tactique sémantique passant pour un aveu de faiblesse devant le défi d'avoir à défendre le «vrai islam».

La vérité c'est qu'il existe plusieurs interprétations du message du Prophète. Le temps est venu de choisir entre l'islam religion, enraciné dans une séculaire sagesse musulmane, et l'islam politique apparu au début du XXe siècle. La formulation des termes d'une confrontation avec l'Occident dans les catégories du religieux islamique a une histoire. Elle débute en 1927, en Égypte, chez les Frères Musulmans et leur fondateur Hassan al-Bannâ. Celui-ci préconise un État islamique comme seule modalité de fidélité à la Loi religieuse. Cette version, dont l'application finit par générer un contrôle totalitaire de la société, s'est appuyée sur le fondamentalisme du mouvement salafi dit «réformiste» et sur l'obscurantisme wahhabite opposé à la raison. Elle s'est développée avec le Pakistanais Mawdûdî et son aberrante thèse de la «souveraineté de Dieu» à l'origine de la réduction de la charia à un code pénal tyrannique.

Après le 11 septembre, la question cruciale n'est pas de s'acharner à démontrer que l'islam est, par nature, étranger au massacre des innocents, mais bien de savoir quelle interprétation de l'islam n'a pas su empêcher certains musulmans de le provoquer !

Que sont donc les GIA, taliban et autres Ben Laden sinon le produit de la décomposition de cet islam politique parvenu à une déspiritualisation du message coranique ? Les musulmans n'ont pas besoin de cet islam idéologisé. Or, une fois publiée la condamnation des attentats par les représentants officiels de l'islam dans notre pays, aucune argumentation de fond n'est venue contrebalancer les effets désastreux de cette vulgate djihadiste. Et ce silence dure depuis des années, laissant proliférer des dérives extrémistes, une vision grossièrement clivée du monde, une lecture littéraliste du Coran, une misogynie théorisée, une idée agressive de la «supériorité» de l'islam, un racisme antijuif, etc.

Dans leur masse, les musulmans de France sont gênés par cette rhétorique réactionnaire et belliqueuse qui ne correspond pas à la quiétude d'une observance et d'une spiritualité héritée de leurs ancêtres. Ils ne partagent pas cette occidentalophobie identitaire qui contrevient à l'intégration culturelle à laquelle ils sont parvenus tout en assumant leur foi. Et s'ils ressentent douloureusement un universalisme à géométrie variable qui ne consentirait à s'exprimer que dans le cadre d'une solidarité intra-«occidentale», ils sont prêts à témoigner que l'humanisme de leur religion participe de l'universalisme des valeurs morales. Ils attendent donc des responsables religieux et des intellectuels une clarification de la théologie musulmane recentrée sur la verticalité du rapport à Dieu et le rejet des utopies meurtrières recourant au vocabulaire islamique.

Michel Renard
directeur de la revue Islam de France
article paru en pages "Rebonds" de Libération le 2 octobre 2001

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