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L'Express du 18/09/2003

Michel Renard

«Défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la

discrimination!» propos recueillis par Besma Lahouri, Eric Conan

Michel Renard est directeur de l'ex-revue Islam de France, auteur de Théologie de l'islam laïque (à paraître chez Albin Michel)


e souhait de l'Etat de disposer d'interlocuteurs dans le domaine religieux est légitime. Mais il n'avait pas à déclarer «représentatif» l'organisme ainsi désigné. Dans ce processus, on a malmené la laïcité et les traditions de l'islam, qui ignorent l'équivalent catholique du clergé. On aboutit à ce monument de tératologie institutionnelle: l'Etat laïque, qui n'a pas à s'immiscer dans les affaires internes d'un culte, a créé un pseudo-clergé musulman que l'Histoire n'a jamais connu. Double hérésie! L'Etat serait resté dans son rôle et ses prérogatives en désignant un conseil «consultatif» (il n'en manque pas en France...). Par ailleurs, la prééminence des Frères musulmans de l'UOIF, mais aussi du Tabligh, dans ce conseil, préoccupe tous ceux qui craignent la surenchère normative des groupes liés au fondamentalisme. Les partis politiques semblent escompter qu'une notabilisation de ces courants va les assagir. Au risque d'offrir une onction officielle à des desseins de radicalisation «identitaire», qui coupent un peu plus les jeunes des valeurs de l'humanisme musulman et de la fraternité républicaine.

Depuis les années 1930, des générations de musulmans ont vécu tranquillement leur islamité dans le cadre laïque de la société française. Mais il faut savoir que la majorité des cadres activistes sont aujourd'hui issus des oppositions aux régimes arabes, formés jusqu'à l'âge adulte dans la mouvance fondamentaliste puis émigrant vers notre pays à partir des années 1980. Ils sont donc porteurs d'une hostilité héritée envers l'Occident et d'une incompréhension totale de la laïcité. Cessons d'être inhibés face à eux : défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la discrimination!

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Défendre la laïcité,

ce n'est pas retomber dans le colonialisme

le texte complet des réponses


* pour réaliser leur dossier, les journalistes de l'Express avaient posé de nombreuses questions à plusieurs personnes, et n'ont retenu finalement qu'un commentaire synthétique - voici la réponse à toutes les questions :


Que pensez-vous de la manière dont a été organisée la représentation officielle des  musulmans de France ? De la victoire de l’UOIF ? La méthode Sarkozy ? L’attitude de la gauche ? Vous sentez-vous représenté par pic04acette consultation ?
- Le Conseil français du culte musulman représente des groupes militants liés aux courants islamistes internationaux ou aux États marocains, saoudiens et pakistanais. Il a été désigné par 4 032 "grands électeurs" auto-choisis dans les milieux associatifs. Sans aucune élection, à l'inverse de ce que croient certains. On a forcé la main à la Mosquée de Paris. La prééminence des Frères Musulmans de l'UOIF, mais aussi du Tabligh, préoccupe tous ceux qui craignent la recrudescence d'une surenchère normative par les groupes liés au fondamentalisme. Les partis politiques semblent escompter qu'une notabilisation de ces courants va les assagir. Au risque d'offrir une onction officielle à des desseins de radicalisation "identitaire" qui coupent un peu plus les jeunes des valeurs de l'humanisme musulman et de la fraternité républicaine. D'ailleurs, le Conseil n'a pas fait avancer d'un pouce le débat théologique sur l'allégeance respective aux "lois de la République" ou aux "lois de l'islam".


L’Etat français devait-il s’en mêler ? Dans quelles limites ?
- Le souhait de l'État de disposer d'interlocuteurs dans le domaine religieux est légitime. Mais il n'avait pas à déclarer représentatif l'organisme ainsi désigné. Dans ce processus, on a malmené la laïcité et les traditions de l'islam qui ignorent l'équivalent catholique du clergé. On aboutit à ce monument de tératologie institutionnelle : l'État laïque, qui n'a pas à s'immiscer dans les affaires internes d'un culte, a créé unreunion pseudo-clergé musulman, que l'histoire n'a jamais connu. Double hérésie ! L'État serait resté dans son rôle et ses prérogatives en désignant un conseil consultatif (il n'en manque pas en France…) composé avant tout de compétences intellectuelles et religieuses qu'il aurait sollicitées selon les besoins. Élire ou ne pas élire des représentants, cela relève des controverses internes à la conscience musulmane et l'État n'a rien à gagner à s'en mêler. On aura de mauvaises surprises…


Faut-il considérer, tout Français issu de l’immigration maghrébine comme étant automatiquement un musulman ?
- Inférer une appartenance confessionnelle de l'origine ethnique ou de la nationalité supposée est une violence symbolique inadmissible. Sous la même critique doit tomber l'injonction identitaire adressée aux jeunes par Tariq Ramadan. Il faut répliquer que l'origine n'implique pas la religion. Et aux Frères Musulmans, il faut dire que l'islam n'est pas une identité ni une politique mais une religion. Dans notre pays, le choix ou non d'une confession relève de la libre option de l'individu. Cette conception peut trouver une justification dans le Coran qui multiplie les énoncés sur la responsabilité individuelle : «Nul ne portera le fardeau d'autrui. Et si une âme surchargée de péchés appelle à l'aide, rien de sa charge ne sera porté par une autre» (XXXV, 18). La chance de l'islam dans l'Occident sécularisé, c'est justement d'avoir à se recentrer sur l'expérience spirituelle de la verticalité du rapport à Dieu en renonçant aux tentations holistes du communautarisme politique.


Certaines organisations islamiques demandent à la laïcité française de «s’adapter» à l’islam : qu’en pensez-vous ?
- Depuis les années 1930, des générations de musulmans ont vécu tranquillement leur islamité dans le cadre laïque de la société française. En réalité, rien ne s'oppose à la pratique plénière de l'islam entendu d_c_1991_iscomme religion. Mais il faut savoir que la majorité des cadres activistes sont issus des oppositions aux régimes arabes, formés jusqu'à l'âge adulte dans la mouvance fondamentaliste puis émigrant vers notre pays à partir des années 1980 [le FIS à Alger en décembre 1991]. Ils sont donc porteurs d'une hostilité héritée envers l'Occident et d'une incompréhension totale de la laïcité. Les revendications de modification de la laïcité sont des postures par lesquelles les groupes militants se concurrencent en cherchant à apparaître comme les plus légitimes. La laïcité accueille l'islam à égalité de droits avec les autres confessions. Elle ne peut s'adapter à l'islamisme sans se nier elle-même.


Quelle attitude la société française doit-elle adopter face aux revendications relatives aux femmes (voile à l’école et au travail, non-mixité en sport et à la piscine, etc.) exprimées par certaines organisations islamiques ?
- La grande majorité des musulmanes ne manifestent pas leur islamité de cette manière ostentatoire etmarbust victimisante. Le port du voile peut être vécu par de jeunes filles comme l'expression exacerbée de leur foi, en toute sincérité. Il faut respecter leur sentiment et négocier si nécessaire. Mais cessons d'être inhibés face à l'islamisme. Défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la discrimination ! Il n'y pas à céder à ce "grignotage" mené par les stratèges communautaristes. Accepter des horaires d'apartheid dans les piscines en supputant quelques gains électoraux est lamentable. Quant à l'école, si elle est un lieu où l'on apprend ce qu'est la démocratie, elle ne relève pas elle-même de la démocratie. C'est une institution où s'exerce le magistère du savoir à l'égard d'élèves indépendamment de leurs religions. Condition pour un enseignement respectueux et critique des traditions religieuses.


Quels conseils ou mises en garde avez-vous envie de formuler aux décideurs politiques à propos de la place de l’islam dans la société française ?
- Notre pays et ses élites ignorent souvent ce qu'est l'islam comme civilisation et comme religion. Ben Laden et la violence islamiste mondialisée fascinent et paralysent l'esprit. Or c'est une expression déviante face à l'histoire plurielle de l'islam et à sa capacité de produire une culture universaliste. C'est sur le terrain de la culture que doit porter l'effort car la demande d'islam en France est d'abord une quête de savoir et de sens. Et secondairement une demande de mosquées ou de viande halal… Où sont les lieux dispensateurs d'un savoir sur la théologie et l'histoire musulmane, sur le droit et la philosophie islamique ? Où sont les universités prodiguant un accès au rationalisme mutazilite, à la pensée d'Averroès, de Râzî ou de Ibn Khaldûn ? Où un jeune musulman peut-il apprendre que le Coran est autre chose qu'un code de lois disant qu'il faut porter le voile ou faire la guerre aux infidèles comme le lui assènent les fondamentalistes ?

Pourquoi les musulmans favorables à une coexistence de leur religion avec la laïcité française ont-ils tant de mal à s’exprimer et à s’organiser ?
- Jusqu'à présent, les musulmans favorables à la laïcité ont eu tendance à se fondre dans la société. Réservant la manifestation de leur foi au milieu familial et à l'exemplarité individuelle. De plus, le discours sur le religieux islamique a été monopolisé par les militants fondamentalistes qui pratiquent l'intimidation dogmatique. La carence de lieux de savoir sur l'islam a fréquemment découragé les velléités. Enfin, les initiatives qui se sont multipliées ont souvent été phagocytées par des calculs d'intérêts, des égoïsmes de carrières et l'inexpérience des procédures délibératives. Mais, en s'inspirant de Mohammed Arkoun, de Ali Merad, de Leïla Babès et de nombreux autres, de petits noyaux, jaloux de leur indépendance, se constituent qui privilégient la recherche d'une intelligibilité renouvelée de l'islam. La laïcité leur garantit cette liberté.

Michel Renard
MR___Port_Cros___copie








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