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Les versets de la laïcité dans le Coran

Michel RENARD



Un spectre hante l'islam intégriste, le spectre de la laïcité. Alors que la sécularisation et la modernité affectent inexorablement le vécu religieux des musulmans partout dans le monde, l'islam qui se fait le plus entendre est soit fondamentaliste (obnubilé par la norme réactionnaire), soit islamiste (obsédé par le politique). Les références du religieux islamique sont confisquées par l'affrontement idéologique : antiaméricanisme, cause palestinienne, nature du pouvoir politique des États musulmans, «sharîa» contre influence «occidentale»... «L'islam est la solution» disent tous les islamistes depuis la fondation du parti des «Frères Musulmans» par Hassan al-Banna en 1927. Puissant auxiliaire des mobilisations, le sentiment religieux n'est cependant pas capable de formuler les élaborations complexes qu'appellent les engagements politiques.

En conservant comme horizon éthique, l'impulsion religieuse donnée aux valeurs de justice, de vertu, de générosité, de fraternité, il faut admettre qu'aucun «programme politique» ne peut émerger du Coran. Le découplage du religieux et du politique, autrement dit la laïcité, s'impose aujourd'hui aux musulmans comme il s'est imposé il y a un siècle à d'autres.

Mais les penchants régressifs de l'islam idéologisé s'y refusent. Effaçant toutes les avancées en ce sens du modernisme musulman depuis la fin du XIXe siècle. Car, la séparation du religieux et du politique a été9782707123008R1 énoncée à l'intérieur même de la pensée islamique par le théologien égyptien Ali Abderraziq en 1925 dans un livre majeur L'islam et les fondements du pouvoir. Les partisans de l'islam politique le qualifient de «traître» et vilipendent «l'influence occidentale», mais ils éludent toujours sa démonstration implacable du silence politique du Coran. Voilà un auteur dont a besoin l'islam de France, certainement plus que de Qaradawî, Hassan al-Bannâ ou Mawdoudi. Si l'on veut l'intégration sereine de l'islam dans la République...

Il y a quatre-vingt ans, au cœur du monde musulman, Abderraziq certifie qu'on «chercherait en vain une indication du Coran, implicite ou explicite, qui réconforterait les partisans du caractère politique de la religion islamique». Cela ne devrait-il pas aider à penser la laïcité autrement qu'en termes d'incompatibilité avec l'islam ? «Rien - dit encore Abderraziq, n'empêche (les musulmans) d'édifier leur État et leur système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine». Cela ne devrait-il pas faciliter l'accueil de la laïcité autrement qu'en termes de concession tactique du faible au fort ainsi qu'en conviennent entre eux les islamistes de France ?

La pensée novatrice de Abderraziq incite à lire le Coran librement. Sans y trouver, bien évidemment, le terme de laïcité en tant que tel, on peut y découvrir le dispositif d'une distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Ce qu'on pourrait appeler, en forçant un peu le vocabulaire, les versets de la laïcité dans le Coran :

  1. «Nous ne t'avons point envoyé pour être leur gardien» (IV, 80).
  2. «sachez qu'à Notre Envoyé n'incombe que la communication explicite» (V, 92).
  3. «Or tu n'es là que pour donner l'alarme, et Dieu est répondant de toute chose» (XI, 12).
  4. «à toi la communication seule incombe, à Nous le compte...» (XIII, 40).
  5. «S'ils se dérobent, seule t'incombe la communication explicite» (XVI, 82).
  6. «Nous ne t'avons envoyé que comme porteur de bonne nouvelle et donneur d'alarme (XVII, 105).
  7. «dis : "Humains, je ne suis pour vous qu'un donneur d'alarme explicite"» (XXII, 49).
  8. «dis : "Obéissez à Dieu, obéissez à l'Envoyé". Si vous vous dérobez, il ne lui incombera que sa propre charge, et à vous la vôtre. En revanche, si vous obéissez, vous serez bien guidés. Quant à l'Envoyé, seule lui incombe la communication explicite...» (XXIV, 54).
  9. «Tu ne disposes pas sur eux de coercition» (L, 45).
  10. «Lance donc le Rappel : tu n'es là que celui qui rappelle, tu n'es pas pour eux celui qui régit» (LXXXVIII, 22-23).

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Ces versets ont en commun d'établir la distinction entre la mission spirituelle du Prophète (donner l'alarme, rappeler, communiquer...) et ce qui relève d'un pouvoir de coercition qui ne lui appartient pas. Dieu seul est répondant de toute chose. Pas le Prophète.
Une telle démonstration infirme donc les prétentions à vouloir tirer du Coran et de l'apostolat du Prophète une quelconque politique cherchant à contraindre le temporel. Si l'islam est devenu politique dans son histoire, il le doit à l'histoire et non à l'islam. Ce sont les circonstances et non la nature de cette religion qui ont construit l'islam politique. L'islam du Coran est laïque.

Michel Renard
directeur de l'ex-revue Islam de France


- Alî Abderraziq (1888-1966), L'islam et les fondements du pouvoir (1925) - Cedej

- fiche du livre de Alî Abderraziq chez l'éditeur : La Découverte


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