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Islam de France :

ces voix modérées qu'on veut étouffer


Hassen Chalghoumi, imam de la mosquée de Drancy, dérange ses coreligionnaires. Surtout depuis qu'il a publié un livre, Pour l'Islam de France, dans lequel il prône un islam modéré, qui se vit en harmonie avec la République et non contre elle. Un discours qui lui vaut d'être persécuté par les islamistes et leurs alliés objectifs.

(mrehan-flickr-cc)

 

Mohammed Moussaoui, le président du Conseil Français du culte musulman, est gêné. Au téléphone, on sent bien que l’affaire sur laquelle Marianne2  lui demande son avis l’embarrasse. L’affaire, c’est à dire  un livre et l’homme qui a écrit ce livre : Hassen Chalghoumi, imam de la mosquée de Drancy qui  publie Pour l’Islam de France ( éditions Le Cherche-Midi ).

Un pavé de 400 pages  venu fracasser les pesantes et bien-pensantes certitudes sur la seconde religion de France, ses  manipulateurs et ses boutefeux qui  étouffent  la voix de la majorité silencieuse. Car on ne veut pas les entendre, ces Français de religion musulmane  dégoûtés par l’intégrisme, affolés par la montée des slogans obscurantistes mais réduits au mutisme par les complicités politico-médiatiques.

En théorie, c’est le Conseil français du culte musulman - CFCM - qui les représente et Mohammed Moussaoui serait leur porte-voix. En réalité, l’institution  mise en place par Nicolas Sarkozy reprend le schéma et les erreurs des précédentes tentatives faites de longue date par tous les  gouvernements. Socialistes compris ! Car ce ne sont pas des esprits indépendants et novateurs qui représentent les musulmans de France  en ces temps difficiles mais des organisations inspirées par les Frères Musulmans  comme l’UOIF, l’Union des organisations islamiques de France, poids lourd au sein du CFCM.  Comme la  représentativité au sein de ce Conseil est calculée selon les mètres carrés de mosquée- chaque lieu de culte dépendant par ailleurs étroitement pour son développement d’un mécénat étranger, saoudien ou maghrébin-  on saisit les aberrations du système !

Hassen Chalghoumi, lui, ne fait pas les cent pas pour mesurer carrelages et tapis. Il a une autre ambition. Il veut réconcilier la France et l’Islam en disant haut et clair ce que nos concitoyens, de toutes confessions, athées compris bien sûr, ont besoin de savoir : les musulmans se battent contre l’asphyxie islamiste, ils veulent, non pas le fanatisme  importé des brasiers orientaux mais la clarté des lumières françaises. Et il faut les soutenir dans cette bataille.
Entendons-nous bien : c’est un religieux qui parle et non un libre penseur. Que cet homme de foi professe qu’il faut la métisser avec la loi, pour le plus grand bien de ses coreligionnaires et de leur pays, la France, est précisément ce qui fait peur à ses adversaires.  «L’espace musulman, dit Hassen Chalghoumi,  est pris en otage par l’islamisme et par le nihilisme. Il faut savoir le réparer et le structurer avec l’islam de l’humanisme...Je ferraille contre les pétrifications idéologiques  et les pesanteurs dogmatiques...Je ne suis pas l’imam du sérail mais un imam de la République...»

L’imam, en Islam, est celui qui conduit la prière à la mosquée. Dans son livre –superbement écrit avec la complicité du journaliste Farid Hannache-  l’imam de Drancy conduit une réflexion pour la cité. Elle nous concerne tous car c’est une réflexion interdite. Sinon, pourquoi  Mohammed Moussaoui  nous dirait-il qu’il n’ a «rien à dire» sur le sujet, tout en glissant par ailleurs que «la démarche de Mr.Chalghoumi  est contre-productive» ?

L'imam de Drancy n'est pas le seul à payer cher sa modération

Logique :  Chalghoumi est depuis longtemps dans le collimateur des islamistes comme des organisations qui les protègent ou  les redoutent. Sa maison a été saccagée en 2005 parce qu’il s’était rendu au mémorial de la déportation à Drancy :  «J’avais appelé les musulmans à respecter l’histoire de la Shoah». Pendant la guerre de Gaza, en janvier 2009, les menaces se sont intensifiées. Cet homme refuse l’importation des conflits moyen-orientaux sur le territoire français et dénonce les amalgames entre une synagogue de Seine-Saint-Denis et un char de Tsahal.

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Il dérange donc  terriblement.  Il réclame justice pour la Palestine, une cause chère à son cœur, mais il «combat les télescopages entre la situation de là-bas et celle d’ici». «Je refuse que la colère m’abrutisse, scande-t-il, je refuse toutes les comparaisons et les raccourcis entre Gaza et la banlieue, je suis partisan de la lutte contre la guerre et la colonisation mais je refuse que l’on compatisse à la souffrance de là-bas par la violence ici». Au printemps  2009, il décide d’écrire. Pour transmettre, pour espérer, pour partager avec les musulmans et les autres. Pour l’avenir français de ses enfants et de leurs camarades.

Déferlement de haine. Dès qu’on sait le livre-manifeste  achevé et communiqué à d’autres imams susceptibles de co-signer ses engagements et de soutenir Hassen Chalghoumi,  groupuscule intégriste (le collectif «Cheikh Yassine»)  et propagande institutionnelle se liguent contre lui (lire notre enquête dans l’édition de Marianne qui sort ce samedi). Fleuve de boue, torrents de rumeurs se déversent pour noyer la parole de ce musulman rebelle dans les abysses de la médisance.

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Vieille histoire : cela fait presque vingt ans que les voix dissidentes, réellement représentatives des musulmans laïques  de notre pays, sont  ostracisées et persécutées par les islamistes mais aussi - et voilà le pire !- dédaignées et marginalisées avec une condescendance aveugle par les gourous médiatiques et les leaders politiques. Il en fut ainsi de l’ex-mufti de Marseille Soheib Bencheikh, auteur d’un beau livre (Marianne et le Prophète, Grasset) qui dirige aujourd’hui l’institut supérieur des sciences islamiques. Ennemi déclaré de l’islamisme, fervent militant de la laïcité, ce défricheur inlassable de la pensée musulmane au nom de « l’ijtihad » (l’effort de réflexion et d’interprétation novatrice des textes) a subi lui aussi bien des menaces et des mises à l’écart. Il reste le témoin, résumait-il,  de «l’invisibilité de la majorité silencieuse musulmane décrétée par les médias et les politiques»...

Comme Hassen Chalghoumi. Peut-être aussi, dans le champ universitaire cette fois,  comme un grand philosophe, Mohamed Arkoun,  qui vient de s’éteindre le 15 septembre à l’âge de 82 ans. Auteur prolifique et penseur impressionnant (lire en priorité  Pour une critique de la pensée islamique chez Maisonneuve et Larose),  célèbre parmi ses pairs pour son originalité et son indépendance, il n’a pourtant  jamais eu l’audience médiatique  que méritait son œuvre.
Et dire qu’on nous répète sur tous les tons que seuls les islamistes parlent, que tous les autres se taisent !
C’est qu’on les fait taire.

vendredi 17 Septembre 2010
Martine Gozlan - Marianne
source : http://www.marianne2.fr

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