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la mort d'Antoine Sfeir

hommage et témoignage

 

Je suis triste d’apprendre la mort d’Antoine Sfeir. Le courage et la lucidité, la convivialité et le sens de l’amitié caractérisent ce que fut cet homme, passeur entre les cultures. Il avait de très nombreux amis, dans des cercles larges, chacun témoignera. Je l’ai bien connu également, dans des circonstances diverses.

Comme il avait créé les Cahiers de l’Orient, il m’avait proposé la direction de Cahiers de l’islam en me laissant toute la liberté voulue. J’ai fini par décliner un travail qui m’avait déjà beaucoup demandé quand j’avais créé la revue Islam de France.

Il aurait fallu m’y consacrer à temps plein alors que je ne pouvais quitter mon emploi de professeur d’histoire. Et les forces intellectuelles n’existaient pas en nombre suffisant, sur la scène française, pour décrypter en termes de sociologie politique et d’analyse de l’héritage islamique – et sans concessions - les dynamiques religieuses de l’islam dans notre pays.

Les Cahiers de l’islam tels que souhaités par Antoine Sfeir n’ont pas vu le jour. Une revue homonyme a été créée en 2013. Il n’est pas certain que la nocivité de l’islamisme y soit perçue avec la même perspicacité que celle d’Antoine Sfeir.

En 2003, il m’avait demandé de témoigner en sa faveur lors du procès de Lyon qui l’opposa à Tariq Ramadan. Antoine Sfeir avait évoqué le «double langage» de Ramadan. Ce dernier a perdu son procès, la cour d’appel de Lyon ayant confirmé la relaxe d’Antoine Sfeir le 22 mai 2003.

Ce procès révélait d’étonnantes lignes de partage avec une Gauche déjà engagée aux côtés de l’islamisme. Ramadan avait en effet pour témoins : Michel Morineau de la Ligue de l'Enseignement, Françoise Germain-Robin, du quotidien L'Humanité, et Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique.

Antoine Sfeir était soutenu par : Soheïb Bencheikh, grand mufti de Marseille ; Rachid Kaci président de la Droite Libre ; Richard Labévière, journaliste à RFI ; la démographe Michèle Tribalat et moi-même.

Pour appuyer le propos d’Antoine Sfeir, j’avais montré au tribunal la duplicité de Tariq Ramadan disant approuver la laïcité en France tout en manifestant sa fidélité au programme totalitaire de son grand-père Hassan al-Banna, fondateur des Frères Musulmans. Je livrais le texte de ce programme que nous avions traduit et publié trois ans plus tôt.

Dans le train qui nous menait à Lyon, je me souviens qu’Antoine Sfeir, préoccupé par l’audience à venir, ressentait à nouveau des douleurs au bout des doigts. Là où ses tortionnaires et geôliers palestiniens l’avaient torturé en 1976 à Beyrouth, en lui arrachant les ongles.

Un jour, il m’avait invité à le voir dans le local de sa revue, ne m’indiquant que la station de métro où je devais descendre. Arrivé, je l’appelle, il me dit : «attends, je t’envoie quelqu’un en voiture». L’un de ses amis libanais me conduit à travers les rues de Paris conduisant avec une fougue qui ne me rassurait guère : «pas de panique, j’étais chauffeur à Beyrouth pendant la guerre civile», me dit-il.

Antoine Sfeir n’a jamais paniqué face à la montée de l’islamisme en France, il y opposait son intelligence des situations et son désir de vérité. Cette acuité d’esprit, il l’avait cher payée.

Adieu Antoine. Ton absence nous attriste mais ton souvenir nous encourage.

Michel Renard

 

 

 

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