mercredi 15 novembre 2006

Références islamiques contre l'iconoclasme taliban

Diapositive1
les statues géantes de Bouddhas à Bamiyan



Références islamiques

contre l'iconoclasme taliban

Michel RENARD

 

La destruction des images (iconoclasme) et statues bouddhiques par le régime des Talibans suscite une réprobation générale. Pour certains musulmans qui pensent que le monde entier passe son temps à comploter contre l’islam, cette réprobation, qu’ils qualifient "d’hypocrite", risque de renforcer leur vision paranoïaque et leur mentalité "forteresse assiégée".

C’est que leur conception de l’islam a probablement été nourrie des mêmes références qui sont aujourd’hui celles des Talibans, formés au Pakistan et soutenus par le régime wahabite de l’Arabie saoudite : un islam transformé en idéologie politique de combat contre un Occident caricaturé et diabolisé.

Et pourtant, je trouve dans l’histoire et la pensée musulmane des références qui condamnent l’attitude des Talibans comme obscurantiste et exprimant une profonde perversion de ce que pourrait être une réflexion contre l’idolâtrie contemporaine, capable de contextualiser la manière dont les premiers musulmans ont lutté contre l’idolâtrie. Cette réflexion serait à situer dans l’esprit des finalités de la Charî’a (maqacid ech-Charïa) - position totalement ignorée des Talibans et de leurs maîtres idéologues pakistanais et saoudiens.

1 - La destruction des idoles a été pratiquée dans la phase fondatrice de l’islam, lors de la victoire militaire du Prophète contre les Qorayshites de La Mecque. Ce contexte inaugural du prophétisme victorieux définit de manière limitative sa portée, justement parce que la prophétie est close. Il justifie qu’on ne peut reproduire le geste du Prophète mécaniquement et hors de ce contexte. L’exemplarité du Prophète n’étant pas l’imitation formelle.

  • Après la destruction des idoles de la Ka’ba, le Prophète évoqua ainsi son geste : "Personne ne devait avant moi porter la main sur cette enceinte sacrée et personne ne le fera après moi. Je n’avais moi-même le droit de le faire que durant une partie du jour" (cité par Tor Andrae, Mahomet, sa vie et sa doctrine, Paris, Adrien Maisonneuve, p. 165).

2 - À côté des récits mentionnant la destruction d’idoles dans le cadre de la confrontation avec d’autres clans à Médine (affrontement politico-militaro-religieux), celui évoquant La Mecque en janvier 630 comporte une dimension spirituelle très forte.
La destruction des idoles par le Prophète a donc un caractère non reproductible, précisément parce qu’elle fut réalisée par lui et non par n’importe quel homme.
Le récit de Wâqidî (cité par Martin Lings, Le Prophète Muhammad. Sa vie d’après les sources les plus anciennes, Seuil, 1986, p. 359) indique :

  • "Le Prophète s’avança vers les idoles au nombre de trois cents soixante, qui étaient disposées en un vaste cercle autour de la Maison sacrée. Chevauchant entre celles-ci et la Maison, il répétait le verset révélé : "La Vérité est venue et l’erreur s’est dissipée. Certes, l’erreur ne peut que se dissiper" (Coran, XVII, 81), tout en pointant son bâton vers chacune des idoles, l’une après l’autre. Chaque fois que son bâton se tendait vers l’une d’elles, l’idole tombait la face en avant".

3 - Toutes les idoles ne furent pas détruites par le Prophète.
Il a demandé l’effacement des représentations païennes dans la Ka’ba, à l’exception d’une icône représentant la Vierge Marie et l’enfant Jésus, et d’une peinture représentant Abraham. Cet épisode est rapporté par Martin Lings qui cite Wâqidî citant lui-même Ibn Shihâb az-Zuhrî, ce qui indique que ce geste se trouvait mentionné dans l’histoire d’Ibn Ishâq avant qu’Ibn Ishâm ne l’ait abrégée. Cet épisode est conforme au texte coranique qui ne contient aucune interdiction générale des images.

4 - On peut invoquer l’humanisme du Coran contre l’iconoclasme des Talibans, en particulier à propos du rapport aux autres divinités :

  • "Ne blasphémez pas les divinités qu’ils invoquent en dehors de Dieu, de peur qu’ils ne soient portés, dans leur ignorance et par dépit, à blasphémer Dieu. C’est ainsi que nous avons fait que chaque peuple soit satisfait de son œuvre. Plus tard, ils retourneront tous à leur Seigneur, qui leur redira ce qu’ils avaient fait" (Coran, VI, 108).

Ou encore à propos du désordre :

  • "Nous accorderons l’ultime vie à ceux qui ne cherchent ni la domination sur la terre, ni la destruction et le désordre. La fin heureuse est réservée aux vertueux" (Coran, XXVIII, 83).

5 - S’ils ne tiennent pas compte de tout ceci, les Talibans n’ont, de toute façon, pas été capables de montrer que les statues bouddiques sont l’objet d’un culte menaçant l’islam. Ces statues appartiennent au patrimoine culturel et historique de l’humanité que le Coran n’appelle pas à détruire, au contraire :

  • "Ne parcourent-ils pas la terre, pour voir ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu bien avant eux ? Ils étaient pourtant plus forts qu’eux et ont laissé sur terre bien plus de vestiges" (Coran, XL, 21).

Alors que les Talibans laissent en paix ces "vestiges". Et que la protestation argumentée des musulmans s’élève contre cette barbarie qui défigure l’islam.

Michel Renard
février 2001, Le Monde des Débats
directeur de l'ex-revue Islam de France

 

 



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mardi 14 novembre 2006

Quelle liberté de conscience ? (Leïla Babès et Michel Renard)

medina_kairouan3
Kairouan (source)



Quelle liberté de conscience ?

Leïla BABÈS et Michel RENARD


Dans le cadre de la consultation qu'il a impulsée en direction des musulmans l'automne dernier, le ministre de l'Intérieur a proposé à la signature une "déclaration d'intention" relative au cadre légal de la laïcité . Il s'agit de faire entrer l'islam de France dans le droit commun et, selon les propos officiels, cela : "ne peut faire l'objet d'une négociation". Les musulmans - dont une bonne partie sont citoyens - étaient donc sommés de ratifier un document pour adhérer à un cadre de loi dans lequel, par définition, ils sont pourtant déjà inscrits. La signature du texte fournissait une garantie irrévocable de leur attachement à la République, à la séparation de l'Église et de l'État, aux articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen relatifs à la liberté de pensée et de conscience. Présentée ainsi, cette redondance légaliste a souvent été jugée discriminatoire, et des musulmans (en particulier les associations de jeunes et de nombreuses personnalités indépendantes) n'ont pas manqué de manifester leur indignation. Le texte a donc été discuté de novembre à janvier. Qu'en est-il sorti ?

Outre un paragraphe additionnel sur les fêtes religieuses, et mis à part la modification du terme "déclaration d'intention" qui a été remplacé par "principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France", le document adopté stipule que les groupements et associations de musulmans reconnaissent "sans restriction" les dispositions énoncées, et notamment celles relatives à la liberté de pensée, de conscience ou de religion, confirmées par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 décembre 1950 (ratifiée par la France le 31 décembre 1973).

Or, il y a bien une restriction, puisque le texte initial ajoutait que cette Convention "consacre notamment le droit de toute personne à changer de religion ou de conviction". Assimilée à un acte d'apostasie, cette précision sur le droit de changer de religion ou de conviction a été retirée. La nuance peut paraître insignifiante et mineure. Elle ne l'est pas.

En effet, soit le principe de ratification d'un tel document est jugé inadmissible, et l'initiative est rejetée de manière totale; soit la démarche est agréée, et les musulmans approuvent le document sans restriction et sans amendement. L'application de la loi ne se marchande pas.

Or, le retrait de cette phrase est lourd de conséquences. Il laisse entendre que les musulmans déclarent adhérer au principe de la liberté de pensée et de conscience, alors qu'il n'en est rien puisque ce principe est amputé; ou encore qu'ils y acquiescent pour les non musulmans, mais pas pour eux-mêmes. Faut-il rappeler que ce principe s'adresse à tous les citoyens ? Qu'en l'adoptant les musulmans ne sont pas tenus de considérer les apostats et les libres-penseurs comme des musulmans, mais de reconnaître que, dans le principe, ils ont ce droit ?

Cette ambiguïté place les concepteurs et les signataires de ce document en situation de porte-à-faux à l'égard des droits de l'homme au nom d'un implicite droit musulman plus que contestable :

  • - les pouvoirs publics, en acceptant d'altérer un texte présenté comme "non négociable", introduisent un état d'exception qui pourrait s'avérer préjudiciable pour l'intégration de l'islam dans le cadre du droit. Rappelons, par ailleurs, que le ministère a même arabisé la consultation en la nommant al-‘istichâra, justifiant ce choix par le fait que le terme revêt une portée et une signification particulière en islam puisqu'il réfère au concept coranique de shûra (consultation). Cette "islamisation" n'avait, à nos yeux, aucune raison d'être. Elle sous-tend, sans mobile juridique sérieux, que le principe de consultation avait besoin d'une légitimation spécifiquement islamique pour être accepté. Le consentement à la restriction sur "l'apostasie" confirme bien l'idée que l'État admet des ajustements au nom d'une sensibilité propre à ses interlocuteurs.

  • - les musulmans, en introduisant explicitement des réticences à ce principe, rejettent ainsi clairement une composante fondamentale de la liberté de conscience, rappelant que des questions aussi cruciales que celles de l'apostasie sont loin d'être résolues par ceux qui affirment pourtant depuis des années la compatibilité de leurs convictions religieuses avec les lois de la République. Est-il nécessaire de préciser que cette sensibilité est loin de représenter l'ensemble des musulmans de notre pays ?

Il ne s'agit pas de faire entrer, dans ce rappel de la loi, des débats sur le statut de l'apostasie qui n'intéressent que les musulmans, mais au contraire de séparer les deux registres. Force est de constater qu'en opérant cette rectification à la baisse, ces musulmans et, à leur suite, la puissance publique - garante du respect plénier des libertés fondamentales, légitiment l'éventualité d'une interprétation "islamique" du cadre de droit commun.

Le ministère disait pourtant : "Chaque organisation sera ainsi placée devant ses responsabilités. En effet, le refus de celles-ci - qu'il soit individuel ou collectif - de ratifier ce document signifierait clairement l'impossibilité au stade actuel de voir naître un islam intégré selon les principes de la laïcité. Les pouvoirs publics auraient à le faire savoir publiquement et à dégager leur responsabilité". Admettons que les musulmans, peu préparés à réfléchir aux bases juridiques d'un tel projet d'organisation, aient eu besoin de temps pour mener une large consultation, ne convenait-il pas d'attendre que la discussion soit étendue à d'autres voix et d'autres sensibilités ?

Comme citoyens et comme musulmans, nous affirmons que le principe de la liberté de pensée et de conscience est trop précieux pour être sacrifié sur l'autel de "l'organisation du culte". L'adhésion à la loi ne peut être conditionnée à son interprétation sélective : "si vous ne faites tout pour la liberté, vous n'avez rien fait" (Robespierre).

Cet incident augure mal du devenir de l'islam dans ce pays. Quel serait le sort réservé à tous ceux, apostats (nous disons bien apostats) ou musulmans, qui exercent leur droit à la libre pensée, ou dont les convictions propres sur l'observance religieuse, les normes juridiques ou toute autre question, peuvent être jugées condamnables ? Combien de penseurs musulmans ont été accusés d'apostasie pour avoir seulement défendu les droits de l'homme ou une analyse différente ! Qu'on se remémore le destin de Mahmoud Mohammed Taha (pendu au Soudan en 1985), de l'égyptien Farag Foda (assassiné en 1992), de Nasr Abou Zeid (contraint à l'exil après le verdict de son divorce forcé par un tribunal égyptien convaincu de son apostasie)...

Si d'ores et déjà les représentants des organisations musulmanes considèrent le droit de changer de religion ou de conviction comme un acte d'apostasie, donc passible de la peine de mort, qu'arriverait-il concrètement si des musulmans de notre pays déclaraient leur sortie de la religion, ou simplement exprimaient une opinion différente ? Convaincus que l'islam de France peut s'intégrer dans la République, nous souhaitons que toute ambiguïté soit levée et que le principe du droit à changer de religion ou de conviction soit réaffirmé par une claire adhésion à la suprématie du droit commun sur tout droit communautaire.


MR___Port_Cros___copie

Le_la_Bab_s

Leïla Babès est professeur de sociologie des religions à l'université catholique de Lille,
auteur de L'islam positif (éd. de l'Atelier) et de L'islam intérieur. Passions et désenchantement (Al Bouraq)

Michel Renard est directeur de la revue Islam de France.
Article paru dans Libération le 26 juin 2000.



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