Hôpital : laïcité et intégrisme s'affrontent
Hôpital : laïcité et intégrisme s'affrontent
Annick Cojean, Le Monde
L’invention
a fait la «une» des médias de Grande-Bretagne le soir même de sa
révélation. Une burqa
chirurgicale pour patientes pratiquantes. Bleu
vif. Pleine de plis et replis. Et couvrant intégralement le corps, de
la tête aux pieds, avec une simple petite fente au niveau des yeux. Un
vrai rêve de taliban. La blouse, bizarrement appelée
«interconfessionnelle», a immédiatement soulevé maints débats
outre-Manche. Certains, dont le journal Islamic Times, ont réagi avec
enthousiasme : «Ingénieux ! Le plus sûr moyen de ramener à l’hôpital
des femmes musulmanes effarouchées par les usages et la nudité imposés
dans les établissements de santé occidentaux.» D’autres, députés,
médecins et éditorialistes, ont dénoncé avec affliction « la
compromission occidentale » et ce nouveau gage au «politiquement
correct».
À Rotterdam, c’est le projet de création d’un hôpital islamique - le premier en Europe - qui suscite la polémique. Nourriture halal, tours de garde d’imams, départements séparés pour hommes et femmes avec personnel médical du même sexe : toutes les recommandations de l’islam seraient strictement respectées, et l’homme d’affaires néerlandais qui a lancé le projet estime que la niche commerciale est considérable dans un pays comportant 1,7 million d’immigrés non occidentaux et 450 mosquées. Un signe d’ouverture très fort envers la communauté musulmane, se réjouissent certains. «Le choix de l’apartheid», commentent les autres.
Et
c’est, semble-t-il, ainsi que réagissent beaucoup de médecins français
à l’évocation d’un tel projet. «Une absurdité !, s’offusque le
professeur Israël Nisand, chef du service de gynécologie-obstétrique du
CHU de Strasbourg. Cela revient à ghettoïser une communauté pour mieux
l’abandonner ! Je trouve cela incompatible avec l’idéal républicain.
Même s’il arrive à certains collègues médecins de rêver d’être un jour
débarrassés des problèmes posés par les patients musulmans.»
Des problèmes en nombre croissant. Religieux. Culturels. Ethiques. Et souvent traumatisants parce que devant être résolus dans l’urgence. Le serment d’Hippocrate en bandoulière. Mais avec un devoir de respect et une obligation de diplomatie devant ce que le patient présente comme «la loi de Dieu». Le malaise est patent dans de nombreux établissements hospitaliers français. Doublé d’un sentiment d’insatisfaction morale et intellectuelle dans le corps médical.
Il y a d’abord cette violence observée dans certains services de gynécologie obstétrique en région parisienne et dans plusieurs grandes villes. Des maris fondamentalistes refusent que leurs femmes soient examinées, soignées, accouchées par un homme. Ils l’exigent avec vigueur, quitte à mettre en danger leurs épouses et à s’en prendre physiquement au praticien en fonction.
Un
incident violent s’est produit en septembre à la maternité de l’hôpital
Robert-Debré, à Paris, où le professeur Jean-François Oury, appelé en
urgence auprès d’une femme maghrébine sortant d’un accouchement
difficile, s’est vu giflé par le mari au motif que l’islam interdisait
à un autre homme de toucher sa femme. Condamné à six mois de prison
ferme le 24 janvier au tribunal correctionnel de Paris, l’intéressé, un
jeune père de 23 ans nommé Fouad Ben Moussa, expliqua qu’il était
«stressé» et qu’il s’agissait plus, à ses yeux, «d’une question de
pudeur que de religion». L’avocat du gynécologue frappé, Me Georges
Holleaux, abonda dans ce sens : «La religion n’est qu’un mauvais
prétexte à un comportement violent », expliqua-t-il, ajoutant que, à
ses yeux, « tout amalgame serait extrêmement dangereux».
Il reste que le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), qui regroupe la majorité des gynécologues français, a noté, depuis trois ou quatre ans, une multiplication d’incidents de nature à perturber l’organisation des maternités. À Lyon, un chef de clinique du service du professeur Raudrant a été un jour menacé par un homme d’origine africaine armé d’un couteau, furieux qu’il ait examiné son épouse.
Près de Grenoble, un mari présent en salle de travail s’est opposé au docteur André Benbassa, directeur médical de la maternité Belledonne, venu aider à l’accouchement de sa femme, qui nécessitait des forceps. À Roubaix, un mari a refusé que sa femme, dont le frottis révélait une anomalie, subisse une colposcopie (examen du col utérin), parce que le seul spécialiste, le docteur Yves Verhaegue, était un homme. D’autres problèmes ont été signalés à Tours, Nice, Montreuil, Créteil, Bondy, Mulhouse, Versailles.
À Strasbourg, le professeur Israël Nisand se dit inquiet de l’augmentation de la «violence verbale» et des cas «d’incivilité, voire de délinquance prenant le prétexte de la religion». L’agression dont a été victime une assistante sociale de son service a ébranlé le personnel (Le Monde du 28 février 2006) et incité la direction de l’hôpital à installer des caméras. Deux Maghrébins avaient surgi dans le bureau de l’employée, la giflant, lui tapant la tête contre une table en criant : «Ça vous apprendra à vous occuper de nos femmes !», et la laissant dans le coma, après lui avoir arraché son tee-shirt et écrit «Mohamed» sur son ventre.
Un
mari turc à qui la secrétaire du professeur expliquait qu’on ne pouvait
garantir que sa femme serait examinée par un médecin femme l’a
menacée : «On vous aura !» Un autre, dont la femme avait un oeil au
beurre noir et des traces de brûlures de cigarette sur les bras, s’est
emporté contre le praticien : «Je préfère que ma femme meure plutôt
qu’un homme la voie !»
Récemment, raconte encore le professeur Nisand, «j’ai été appelé d’urgence pour délivrer un certificat de virginité à une gamine de 11 ans ! Je me suis récrié ! Mais que de menaces et de coups de pied dans les portes !» L’accumulation de ces incidents a incité le CNGOF, en octobre 2006, à publier un communiqué alarmiste et à proclamer son souci de «défendre les femmes contre l’intégrisme musulman».
«Les gynécologues-obstétriciens hommes devront-ils désormais être protégés par la police pour exercer leur métier ? (...) C’est inadmissible dans un pays laïque comme le nôtre, où l’hôpital, s’il permet la liberté de culte, n’a pas à plier son organisation aux pratiques religieuses quelles qu’elles soient. (...) Nous le disons fermement, nous continuerons à avoir des services où les médecins hommes ou femmes apporteront les soins aux patients quel que soit leur sexe. Nous défendrons la liberté des femmes à se déterminer sur la contraception, l’avortement, la stérilisation, sans l’avis de leur mari. (...) Il y a trente ans, les femmes musulmanes venaient dans nos hôpitaux sans l’appréhension d’être prises en charge par des médecins généralement hommes, et il n’y avait pas ces violences. Pourquoi cette régression ?»
Pour entraver le phénomène, Dominique de Villepin a demandé en avril 2006 au Haut Conseil à l’intégration un rapport et un projet de «charte de la laïcité dans les services publics» qui devait lui être remis incessamment. Nicolas Sarkozy avait demandé la même chose à André Rossinot, coprésident du Parti radical valdoisien avec Jean-Louis Borloo. Ce rapport a été remis au président de l’UMP le 20 septembre 2006, et recommandait, lui aussi, la rédaction d’une «charte». Consulté, le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, a exprimé son refus d’une «talibanisation de l’islam de France».
Pour
Jacques Lansac, le président du CNGOF, «le problème s’était déjà posé
avec l’avortement. Par trois fois dans le passé, j’ai porté plainte
contre les intégristes catholiques qui venaient s’enchaîner et prier
dans les blocs opératoires pour entraver les IVG. La loi m’y aidait,
qui prévoyait des sanctions . Mais là, comment faire ? On se bat contre
des traditions qui aboutissent à l’humiliation et à la chosification de
la femme».
Quant au rôle de la femme elle-même dans ces situations, il est formel : «Ce n’est pas elle qui provoque les incidents. Elle est accommodante et ne souhaite qu’une chose : que l’arrivée du bébé se passe bien. Mais elle n’a pas voix au chapitre ! C’est l’homme qui refuse la césarienne... au point qu’il nous faut parfois appeler en urgence, dans la nuit, le procureur de la République ! C’est l’homme qui refuse la péridurale au motif que la douleur est normale ! C’est encore l’homme qui refuse une ligature des trompes demandée par une femme épuisée par de multiples grossesses et à laquelle il refuse d’autres méthodes de contraception !»
Daniel
Raudrant, lui, a fait apposer une affichette à la maternité de
l’hôtel-Dieu de Lyon, qui accueille fréquemment des immigrés
tchétchènes : «Madame, nous vous rappelons que le personnel soignant
du service est mixte. (...) En cas de refus d’accepter les règles du
service et d’être prise en charge éventuellement par un homme, nous ne
pourrons vous dispenser les soins dont vous avez besoin.» Parfois, des
maris furieux, accompagnés d’une femme voilée, arrachent l’affiche.
Certains repartent après l’avoir lue. D’autres se rebellent.
Mais le professeur se montre intraitable : «Fini, les palabres à 3 heures du matin, les scandales parce qu’on ose demander à un homme de ne pas bloquer un couloir pendant sa prière ou la menace de coups contre une sage-femme qui a pris la défense d’une patiente violentée par son mari. Ce n’est pas au personnel hospitalier de gérer cela. Désormais, je n’hésite plus : j’appelle la police. Une ligne spéciale nous relie au commissariat. Le personnel est plus serein.»
Le docteur Georges-Fabrice Blum, à Mulhouse, pense aussi qu’il s’agit d’une question de rapport de forces. «Quand, en salle d’accouchement, un homme me dit : “Touche pas à ma femme”, je lui réponds : “Ta gueule ! Ici, c’est moi le chef ! Je respecterai ta femme, je ne la regarderai pas dans les yeux, et je ferai naître ton bébé dans la sécurité. Mais pas de négociation !” » Voilà. Ensuite, je laisse le papa faire la prière dans l’oreille de l’enfant après la section du cordon.»
Les
césariennes exigent de longues discussions. «Le charisme et l’autorité
du chef de service sont alors
fondamentaux», dit le docteur Blum. Mais
il faut expliquer les risques de mortalité pour la mère et l’enfant,
certifier que cela n’entravera pas les naissances ultérieures, rassurer
la femme africaine et parfois appeler un imam, un marabout ou des
grands-parents. On apprend sur le tas. «Quand j’ai commencé, il y a
dix-sept ans, se souvient Laurence Jalbert, sage-femme à Montreuil
(Seine-Saint-Denis), nous avions un manque total d’informations sur les
coutumes et religions des immigrés. Aujourd’hui, il y a certes un grand
retour à la tradition, mais beaucoup moins d’incompréhensions
culturelles.»
À la maternité de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, où se côtoient une quarantaine de nationalités, le professeur Jacques Milliez mise davantage sur l’accueil et la tolérance que sur le rapport de forces. «Il ne saurait être question, pour moi, de blesser quiconque au nom d’une uniformisation laïque. Tout a été mis en oeuvre pour éviter le moindre conflit lié à un particularisme religieux. Souci de la pudeur, de l’alimentation (casher, halal), observance du shabbat et du ramadan... Bien sûr dans la limite du bon fonctionnement du service.»
Pas
d’exception à la règle de la mixité des gardes, pas d’accouchement en
burqa - «la vue du visage est fondamentale pour vérifier l’identité
d’une personne, surveiller son teint et l’expression du regard» -, une
seule personne en salle de travail... La cohabitation des cultures,
dit-il, peut se faire aisément. Les problèmes liés à la religion sont
ailleurs. Dans le choix d’interrompre ou non médicalement une grossesse
à risque par exemple : «Faut-il s’engager dans un processus complexe
de diagnostic prénatal, notamment l’examen permettant de déceler la
trisomie 21, lorsqu’on sait qu’un couple, en raison de convictions
religieuses profondes, ne s’engagera jamais dans la voie d’un
avortement ? Voilà les vrais dilemmes.»
Le professeur Milliez en est parfaitement conscient : «Il y a une pression très forte pour que les enfants trop prématurés ou mal formés ne viennent pas au monde. Mais que veulent les parents ? Il est fondamental de les écouter et de respecter leur choix.»
Là
sont sans doute les vraies questions. Philosophiques et éthiques. À
partir de quand, la vie ? À quel prix,
la vie ? À tout prix, la vie ?
Les nouvelles techniques d’assistance médicale à la procréation ou la
sélection du sexe de l’enfant à naître questionnent à la fois l’éthique
laïque ou religieuse des médecins et patients, et ouvrent un champ de
réflexion immense pour toute la société. Le colloque «Éthique,
religion, droit et procréation», organisé chaque année, attire une
foule de médecins.
Pour le reste, pense Isabelle Lévy, auteur de La Religion à l’hôpital (Presses de la renaissance), une bonne information sur les moeurs et croyances des patients ainsi que le rappel inflexible des principes de la laïcité et du droit français, qui sanctionne «la non-assistance à personne en danger», devrait assurer une cohabitation sereine au sein de l’hôpital. «Les trois religions monothéistes sont beaucoup plus pragmatiques que ne le pensent certains croyants tentés de faire du zèle. Elles donnent toujours priorité à la vie et admettent la transgression des interdits au cas où elle est en danger. Aux soignants de se montrer à la fois respectueux et stricts.»
Annick Cojean, dans Le Monde du 27 janvier 2007 (daté 28 janvier 2007)















































