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grand patio et minaret de la Mosquée de Paris (© MR)

 

La théologie de l'islam de France

n'existe pas

Michel RENARD

 

note sur l'histoire de ce texte

Ce texte a paru sous forme d'article dans le numéro "hors-série" de la revue Cités intitulé "L'Islam enislam_en_france_Cit_s France", sous la direction éditoriale de Charles Zarka, mars 2004. Mais il a été amputé de son introduction et son titre a été modifié... jusqu'au contre-sens.
Alors que j'avais titré "La théologie de l'islam de France n'existe pas", appelant par-là à la formuler en prenant le contre-pied de l'idéologie fondamentaliste et islamiste, la revue a choisi l'énoncé suivant "Lois de l'islam, lois de la République : l'impossible conciliation"...! Ce qui dénature le sens du texte, comme ma position profonde.

D'abord, je ne sais pas ce que sont les "lois de l'islam" (...?!), surtout en matière politique. Ce que je critique c'est la pensée des Frères Musulmans, l'islam "mode de vie", l'islam politique, l'anti-occidentalisme primaire... Tous éléments qu'on ne peut définir comme "lois de l'islam", mais seulement comme programme idéologico-politique empruntant le vocabulaire de cette religion. Cela n'engage en rien le croyant dans son rapport à Dieu. Ensuite, je suis tout à fait convaincu de la possible conciliation entre l'expression religieuse de l'islam et le cadre républicain et laïque de la vie en France.

Cette conciliation a tendance à se réaliser pratiquement, mais elle n'est pas encore parvenue à se penser théologiquement. Pour y parvenir, il faut commencer par chercher les expressions, dans la pensée musulmane elle-même, d'une vision de l'islam comme religion, c'est-à-dire un islam axé sur la verticalité du rapport à Dieu, au détriment de ce qui domine aujourd'hui, c'est-à-dire un islam-idéologie privilégiant l'horizontalité d'un conflit entre des hommes (la "communauté"... communautarisée) et d'autres hommes (l'Occident, les non-musulmans, etc.).

L'islam, dit «des Lumières» est une étape dans la restitution d'un islam-religion qui renoncerait au désir de puissance et aux utopies meurtrières de l'islam-idéologie. Car l'islam «des Lumières» plaide pour la non confusion du religieux et du politique, l'islam «des Lumières» plaide pour un rapport raisonné à la solution des problèmes sociaux (contredisant la politique du slogan chère aux islamistes, du genre "le Coran est la solution"...), l'islam «des Lumières» plaide pour une intelligibilité renouvellée du rapport aux "sources" (Coran, Tradition, droit musulman...) et une mise à jour de la théologie (1). Mais un l'islam «des Lumières» qui escompterait faire l'économie du conflit avec l'islam politique connaîtrait un sort identique au "réformisme" musulman (fin XIXe-début XXe siècle) : il s'enliserait et finirait par ne servir à rien.

Michel Renard
29 décembre 2005

 

(1) Trois références bibliographiques :

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- L'islam et les fondements du pouvoir, Ali Abderraziq (1925), La Découverte, 1994, et rééditions depuis. C'est le livre capital pour fonder, contre l'islam politique des Frères Musulmans, de Tariq Ramadan, etc., un islam libre de toute obsession mortifère à l'égard de l'autorité politique.

Alî Abderraziq (1888-1966), théologien égyptien, était docteur (cheikh) de l'université d'Al-Azhar et juge au tribunal islamique de Mansourah. L'islam et les fondements du pouvoir est son principal ouvrage. Il y prône une séparation radicale du spirituel et du temporel et montre que le Prophète fut un guide spirituel et non un roi de ce monde. Aucun "État islamique" n'a jamais existé, pas même aux premiers temps de l'islam.

 

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- Réformer l'islam. Une introduction aux débats contemporains, Abdou Filali-Ansary, La Découverte, 2003.refor38254 Une présentation de plusieurs auteurs, musulmans et non musulmans, qui participent à la reformulation intellectuelle du rapport de l'islam à la modernité.
Abdou Filali-Ansary, originaire du Maroc, vit et travaille à Londres. Chercheur et directeur de Prologues, revue maghrébine du livre, il est l'auteur de L'islam est-il hostile à la laïcité ? (Sindbad-Actes Sud, 1999).
La critique historique a été appelée, en contexte musulman, à affronter et à défaire (dans les deux sens du mot) un système de croyances construit à travers les âges et qui s'est révélé très efficace dans le détournement des idéaux qu'il était censé servir.

 

 

- Le politique et le religieux dans le champ islamique, Mohamed-Chérif Ferjani,ferjani_livre ferjaniFayard, 2005. L'auteur, né en Tunisie, ancien prisonnier politique dans ce pays, de 1975 à 1980, est aujourd'hui professeur à l'université Lyon-2. Son travail est une analyse contextuelle des termes qui fondent l'islam politique : oumma, califat, sharî‘a, versets normatifs, sanctions légales, amr, shura, tâ‘a... Il démontre que ces notions n'ont pas du tout le sens que leur prête l'islamisme aujourd'hui. En conséquence, le conflit avec la "modernité occidentale" n'est pas un conflit religieux mais un affrontement idéologique faisant violence au Coran. L'islam n'a pas de "langage politique". Excellente démonstration.

 

 

 

* le texte qui suit a été écrit au printemps 2003, avant les controverses relatives à la loi de laïcité contre le port des signes religieux à l'école.

 

La théologie de l'islam de France

n'existe pas

Michel RENARD

Affirmer que la théologie de l'islam de France n'existe pas, cela ne veut pas dire que les musulmans de notre pays n'ont pas de convictions religieuses ni que leur comportement se réduirait à une quête uniquement identitaire. Cela signifie, avant tout, que la singularité d'une présence musulmane massive et pérenne en Europe ne relevant pas de la confrontation politico-militaire comme par le passé, n'est pas accompagnée d'une mise à jour théologique ambitionnant de la penser et de la légitimer. Les controverses récentes entre musulmans internautes sur l'allégeance respective aux "lois de la République" ou aux "lois de l'islam" ont été dominées par l'option exclusive au détriment de la République, et non par l'effort de réflexion (ijtihâd) ou par l'interprétation personnelle (istihsân) pour examiner la complémentarité des deux normes.

 

Grand écart dans la conscience musulmane française

Le processus qui a conduit à l'auto-désignation d'une instance prétendument "représentative" de l'islam de France (CFCM) a vu des approbations de circonstances (1) de la laïcité et des valeurs de la République sans aucun aggiornamento des références religieuses qui, hormis celles de Dalil Boubakeur (2), ne font aucune place à la séparation du religieux et du politique.

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Sur le site internet Oumma.com, dans un sujet de discussion intitulé «Peut-on séparer la pratique de l'islam de la vie publique ?» en septembre 2002, le dénommé "Almoujahid" expliquait :
- «Une grande partie, malheureusement de nos frères et de nos sœurs pensent que l'islam peut se vivre uniquement dans la sphère du privé. C'est une idée qui va à l'encontre de l'essence même de notre religion, et remet en question les bases de la foi islamique. Cette croyance est considérée par beaucoup de oulémas comme une forme d'apostasie, de chirk [péché majeur consistant à associer quelque chose à Dieu]».
En l'absence de toute sociologie quantitative sur les sentiments des musulmans de France qui permettrait des constats rigoureux, on se contentera d'affirmer, par évaluation empirique, que ce genre d'énoncés est largement répandu parmi les fidèles engagés dans une fréquentation plus ou moins régulière d'un lieu de culte ou dans une activité associative.

ben_laden_2_12313_Leurs références religieuses s'enracinent trop souvent dans les clichés occidentalophobes des "Frères musulmans", des salafistes et autres courants rétrogrades de l'islam international fortement influencés par le wahhabisme (et les dollars) de l'Arabie saoudite ou par l'islamisme pakistanais. Quand elles ne communient pas dans la fascination pour la geste mortifère de Ben Laden... Ainsi, parmi de nombreux autres, cet anonyme "Ouadi" en novembre 2001 dans le forum de discussion du site Oumma.com, qui prenait ses distances avec le fondement idéologique de Ben Laden, mais s'exclamait :
- «C'est un homme. Il a méprisé cette dounya [vie terrestre], agissant sur terre, pour le Nom d'Allah. Il a tort. C'est clair. Mais sa sincérité, son courage laisseront de lui l'image de celui qui a dit non. Non au sionisme, non au communisme, non à l'Occident sûr de lui et dominateur, non aux mépris dont nous accablent nos tyrans. Non. Il a lavé en cinq minutes, cinquante ans de déshonneur. Arabes et musulmans, peu importe ce que nous pensons de Ben Laden, ce que je sais c'est que devant Allah, je témoignerai que cet homme a vengé mon honneur. Il a lavé mon honneur, sali et empiété par des mécréants et leurs serviteurs locaux. Merci Oussama. Tu as rendu justice. Je peux être fier d'être de ta communauté».

À l'automne 2001 et dans les mois qui ont suivi, l'identification au pathos jihadiste de Ben Laden s'est effectuée de manière fulgurante dans une fraction importante de la jeunesse musulmane des grandes villes et banlieues. Ce que représente l'écart intellectuel entre cette exaltation islamo-obsidionale et une acceptation musulmane de la laïcité dans un pays du cœur de l'Occident, est facile à imaginer...

 

Des dogmes exécrant la laïcité

On est donc en droit de s'inquiéter de la diffusion de discours, souvent euphémisés, qui dénient le caractère inédit de la situation de l'islam en France, et la commentent par le recours aux catégories du droit musulman (3) (et non de la citoyenneté) insérées dans le cadre d'une phase transitoire dont il faut, par tactique et momentanément, accepter certains inconvénients. En entretenant l'horizon utopique, qui libère de toute trahison à l'égard du "vrai islam" : un État islamique appliquant la Loi divine (sharî‘a).france

Il arrive ainsi que la laïcité, qui pose à l'islam un vrai défi, soit tout bonnement récusée. Ainsi l'anonyme "Ali-b", en décembre 2001 sur le forum de discussion du site Oumma.com, à propos d'une conférence sur la laïcité :
- «Il y en a marre de toutes ces discussions stériles qui ne servent pas les musulmans et encore moins l'Islam. Revenir aux sources en s'efforçant d'appliquer la souna du prophète et arrêtons de singer bêtement les non-musulmans en se donnant des airs intellectuels. La laïcité n'a rien à voir avec l'islam alors ta conférence on s'en fout. salam alaykoum».
Cette opinion est loin d'être isolée. Les deux participants qui suivent, "Houdayfa" et "beaugosse-59", l'approuvent :
- «Tout à fait d'accord... que dire à part que le laïque (comme le polythéiste) est passible de meurtre dans l'Islam ! "Nous vous désavouons, vous et ce que vous adorez en dehors d'Allah. Nous vous renions. Entre vous et nous, l'inimitié et la haine sont à jamais déclarées jusqu'à ce que vous croyiez en Allah, seul". sourate 60, verset 4»
- «salam, ça va servir à quoi cette conférence ? à rien ! nique la laïcité française ! baise chirac et jospin , tous des fils de******de nazi !»

Passons sur l'indigence et la grossièreté... qui sont à mille lieux des traditions de l'adab (4) arabe, mais notons l'usage à contre-sens de la citation coranique. Houdayfa invoque un verset certes "dur" à l'égard de ceux qui ne suivent pas Abraham dans le choix du monothéisme, mais à aucun moment il n'est question de condamnation à mort. Les versets suivants précisent au contraire que : «Dieu ne vous défend pas d'être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion, et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Dieu aime les équitables.» (S. LX, v. 8).
Or, qu'est-ce que la laïcité sinon cette disposition qui garantit de n'être pas combattu à cause de sa religion et qui est équitable envers toutes les confessions ?

Mais ainsi va l'islam de France. La prime est trop souvent accordée à la surenchère dans la sphère militante. On rétorquera que ces propos sont marginaux. Pas tant que cela. Et surtout, ils ne trouvent urlquasiment pas réplique de la part desdits "représentants"... C'est là le plus préoccupant : la porosité du discours des "grandes" organisations à l'égard des conceptions fondamentalistes équivaut à un consentement tacite. Par inertie elles renforcent les options des courants salafistes ou des auteurs islamistes les plus évoqués aujourd'hui, tels que Youssouf al-Qaradâwî [photo], référence majeure du courant Frères Musulmans, ou le pakistanais Mawdûdî (mort en 1979). Leurs théories invalident par avance tout acquiescement sincère de la laïcité. Le premier écrit :
- «L'Islam rejette totalement cette fragmentation entre ce qu'on appelle religion et ce qu'on appelle l'État : du point de vue de l'islam, tout relève de la religion, tout relève de la Loi» (5). Et le second :
- «Là où il n'y a pas d'islam, il y a kufr [c'est-à-dire l'impiété fatale]» après avoir évoqué le musulman qui «est destiné à devenir le maître, [car] aucune puissance terrestre ne peut le dominer ou le subjuguer» (6).
Les professions de foi laïques des leaders du CFCM n'auraient de valeur qu'après un désaveu argumenté de telles déclarations. Et un effort de rénovation théologique. Ce n'est pas le cas.

 

Théologies de l'islam global et politique

L'UOIF, branche française des Frères Musulmans, a remporté les "élections" parmi les 4032 "grands électeurs" qui ont désigné la direction du CFCM. Mais à quel corps de doctrine s'alimente cette organisation ? Aux conceptions du fondateur des Frères Musulmans, Hassan al-Bannâ. Ce mouvement politico-religieux estalbanna né en Égypte en 1927 pour structurer la lutte contre l'occupation anglaise, limiter l'influence de la culture occidentale, et tenter de combler le vide consécutif à la disparition du califat (1924). À l'opposé d'une pensée cherchant à rééquilibrer la tension entre l'héritage spirituel et la modernité (ce qu'avait entamé le grand réformateur égyptien Mohammed Abdou), l'islam y est défini comme une idéologie globale axée sur le politique :
- «L'islam dans lequel croient les Frères Musulmans voit dans le pouvoir politique l'un de ses "piliers"» ; «l'islam est une Loi complète pour diriger cette vie et l'autre». Tout l'islamisme est annoncé dans ce credo : «l'islam, c'est la religion qui contient un gouvernement (...) Si l'on vous dit alors que vous faites de la politique, répondez que l'islam ignore de tels distingos» (7).

Comment adhérer à ce dogme et approuver en toute sincérité la laïcité ? D'autant que l'UOIF a fait présider le Conseil européen de la fatwa créé à Londres en mars 1997 par Youssouf al-Qaradâwî, successeur idéologique de Hassan al-Bannâ et théoricien acharné de l'islam global. Ce leader qui dispose d'une chronique hebdomadaire sur la chaîne al-Jazeera, vient d'écrire :
- «Nous ne saurions être croyants si l'islam ne devient pas notre mode de vie, si le Coran ne devient pas la Constitution de notre société, si la Loi de l'islam ne régit pas toutes nos affaires» (8). Comment considérer alors les musulmans vivant en Europe où le Coran n'est pas la constitution ? Comme de mauvais musulmans ? comme des croyants incomplets ? Les leaders musulmans français qui prennent la responsabilité de diffuser les idées d'al-Qaradâwî fabriquent des individus en scission mentale avec leur société et leur environnement culturel. Pour être crédible, l'UOIF doit choisir : ou la vénération doctrinale de "l'imâm martyr" Hassan al-Bannâ et les élucubrations islamistes de Qaradâwî (9) ou une pensée nouvelle intégrant la laïcisation de la référence religieuse. Faute de quoi, on sera en droit de lui imputer un double discours.

 

Tariq Ramadan et ses émules, un héritage revendiqué

SaidRamadanLe noyau idéologique d'un islam défini comme identitaire et global est propagé, dans une fidélité sémantique parfaite, par les héritiers familiaux du fondateur des Frères Musulmans. Le gendre de ce dernier, Saïd Ramadan [photo] (disparu en 1995), professait que :
- «l'islam fournit à l'humanité un système de lois complet et équilibré. L'islam n'est pas seulement une "religion" dans le sens où l'Occident entend ce terme. Il est plutôt un ensemble de règles pour la vie matérielle et spirituelle» (10).
Rabattre le rapport au divin sur un corpus de dispositions pratiques dont le respect obsessionnel tracerait les frontières de la vraie "communauté" résistant ainsi à l'Occident impie, constitue un réductionnisme aberrant de la spiritualité musulmane et de ses grandes élaborations théologiques. Mais il faut savoir qu'il s'agit souvent du premier discours qu'entend le jeune musulman cherchant à comprendre sa religion : les librairies dites "islamiques" en France fournissent préférentiellement ce genre de littérature (11).

Il est vrai que l'islam s'est historiquement constitué aussi comme une religion de l'ordre légal instituant une qualification par le fiqh de tous les actes, rapportée aux catégories du permis, du recommandé, de l'obligatoire, du blâmable et de l'interdit. Mais il n'est pas que cela : les grandes controverses théologiques (sur le Coran et la révélation, sur Dieu et la création, sur le libre arbitre, sur le rapport à la philosophie et à la raison...) et la richesse de l'expérience intérieure du soufisme (12) ont également structuré la conscience et le vécu des croyants. Par ailleurs, le déploiement dans une société sécularisée et face à la modernité intellectuelle, des références musulmanes portées jusqu'à présent par des sociétés patriarcales et dictatoriales, économiquement sous-développées, minées par l'analphabétisme et la sous-scolarisation, restées généralement à l'écart des sciences sociales et en proie aux crises identitaires, appelle un renouveau de l'intelligibilité. En France, seuls quelques intellectuels indépendants s'y sont vraiment attelés : Mohammed Arkoun, Leïla Babès, Abdelwahab Meddeb (13)...

Au contraire, Tariq Ramadan sans cesse présenté comme un "réformateur" (??), inscrit ses publications et213 sa prédication dans l'héritage assumé de son grand-père : «J'ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Bannâ et je ne renie rien de ma filiation» (14). Il appelle à l'action sur la base de cet islam global censé apporter réponse à tout :
- «L'enseignement coranique est clair : croire, c'est agir ; et par conséquent l'islam, plus qu'un simple lien codifié entre le croyant et Dieu (une religion au strict sens étymologique de relier), est une conception et un mode de vie» (15). Dans le même temps, il prétend approuver le cadre républicain et laïque de la société française, l'État de droit, la démocratie et le refus du communautarisme.

 

Tariq Ramadan a cependant franchi la ligne des circonlocutions de tactique langagière dans un article de Libération ("Pas de loi contre le foulard", 7 mai 2003). S'adressant aux ministres Sarkozy et Ferry, il exige :
tariq_ramadan- «Il est impératif que sous votre impulsion se créent des espaces de dialogue entre les autorités politiques et les citoyens musulmans. Prendre langue avec les associations sur le terrain, penser une nouvelle politique sociale et urbaine, engager des programmes concrets relevant de la véritable démocratie participative de base. De plus en plus de Français de confession musulmane sont prêts à cet engagement...».
Singulière approbation de la laïcité que cette communautarisation religieuse du dialogue social... Le pouvoir républicain devrait donc négocier et composer avec les émules de Tariq Ramadan qui ont investi le terrain associatif depuis une dizaine d'années. Est-ce cela la conception "ouverte" de la laïcité. Ou bien ne serait-ce pas plutôt l'exacte définition de la stratégie islamiste telle que Gilles Kepel l'a caractérisée : «les intellectuels islamistes... abandonnant la stratégie de la "sanctuarisation" de l'Europe, décidèrent d'intervenir dans le champ politique européen, en se faisant les porte-parole de la jeunesse urbaine pauvre qu'ils dépeignirent pour l'occasion comme une "communauté islamique"» ? (16)

Il en va de même de ces militants qui, par tactique et tentative de séduction des interlocuteurs politiques et médiatiques, se prétendent "laïques" alors que leur idéologie est globalement celle des Frères Musulmans. Ainsi, à la suite des initiatives du printemps 2003 visant à faire émerger des instances de "musulmans laïques", le courant islamiste a réagi par la voix de Hakim El-Ghissassi, du magazine La Médina et du prétendu Forum des citoyens de culture musulmane, en récusant radicalement ces démarches :
- «Des musulmans laïques, ça ne veut rien dire» (17). Ah oui ? Ce qui ne veut rien dire, ne serait-ce pas plutôt ces «citoyens de culture musulmane»... qui ne seraient pas laïques ? Car la définition du citoyen en France est bien fondée sur la laïcité que je sache...? Donc un musulman qui revendique le titre de citoyen netchakhotine_couv peut être qu'un musulman laïque... En réalité, le recours au vocabulaire de la citoyenneté par des courants comme celui qu'anime Hakim El-Ghissassi relève de l'entrisme idéologique, rien de plus. On essaye de piéger la République en saturant de ses codes linguistiques un message qui lui est profondément étranger. Mais l'objectif est bien l'affirmation d'une position communautariste qui définit l'islam comme une globalité incompatible avec l'allégeance laïque de la citoyenneté française. Le parasitage sémantique du Forum des citoyens de culture musulmane relève plus du "viol des foules par la propagande politique" de Tchakhotine que d'une adhésion de principe aux valeurs de la citoyenneté républicaine. Les militants islamistes semblent toujours croire au «pouvoir magique de la lettre morte» que dénonçait Boris Pasternak.

 

L'avenir de l'islam de France se jouera sur la capacité à résorber un décalage. Celui existant entre les sentiments majoritaires d'individus croyants acquis à la sécularisation de la société française et attachés à l'individualisation du rapport au religieux d'une part, et les élaborations théologiques cherchant à donner aux musulmans un sens spirituel à leur "témoignage" (shahâda) dans ce nouvel environnement d'autre part. Contre la domination des références fondamentalistes portées par les organismes de l'islam militant et "institutionnel" (CFCM), il faut mettre en synergie le travail des intellectuels, croyants ou non, de confession islamique ou non, engagés dans la formulation d'un réel renouveau musulman rendant intelligibles et pourvoyeuses de sens, pour notre époque et notre société, les catégories du religieux islamique. Comme y appelait Mohammed Arkoun, il y a presque vingt ans : «Il convient, dans chaque cas, de montrer les limites, les défaillances d'une pensée qui prétend désigner le véritable Islam. Et cela en étendant l'analyse aux bases épistémologiques, en démontant la méthodologie, en soumettant l'appareil conceptuel à une critique historique et philosophique. On ne prêchera plus alors un retour illusoire à l'Islam "pur" des origines ; on retravaillera avec un "nouvel esprit scientifique" tous les "lieux" (topoï) du sens ouverts par le Coran» (18).

Michel Renard (publié en mars 2004)
directeur de l'ex-revue Islam de France,
auteur de Théologie de l'islam laïque (à paraître)

MR___Port_Cros___copie

 

notes
1 - Cf. le dossier «Liberté de conscience et apostasie» dans le n° 8 de la revue Islam de France, éd. Al-Bouraq, 2000, p. 47-66. Dans ce numéro, cf. aussi l'article critique de Leïla Babès «L'identité islamique européenne d'après Tariq Ramadan», auquel le mis en cause n'a toujours pas répondu...
2 - Dalil Boubakeur, Non l'islam n'est pas politique, Desclée de Brouwer, 2003.
3 - À la polarité dâr al-islam/dâr al-harb (territoire d'islam/territoire ennemi), on ajoute les notions qualifiant les statuts intermédiaires que peuvent revêtir différentes fractions de la terre des "infidèles" : dâr al-sohl (terre de l'alliance), dâr al-ahd (terre du traité), dâr al-amn (terre de sécurité), dâr al-dawa (terre de mission et de prédication). Toute cette littérature présente le défaut de subordonner le musulman à une appartenance, fictive, à un territoire de l'islam dont il n'est pas un ressortissant (d'ailleurs la formule la plus répandue est encore "islam en France" et non "islam de France"). Que devient la citoyenneté dans cette catégorisation ?
4 - L'adab recouvre à la fois les règles de politesse, de civilité, l'éthique et l'éducation.
5 - Dr Youssouf al-Qaradâwî, Pourquoi l'islam ? éd. Arrissala, Paris, 2002, p. 38. Al-Qaradâwî est vénéré par tout le courant dit "jeune musulman", en fait la mouvance liée aux Frères Musulmans de l'UOIF, de JMF (jeunes), de EMF (étudiants), ou du réseau Tariq Ramadan animé notamment en France par Fouad Imaraine (Saint-Denis) et par Yamine Makri (Lyon, librairie Tawhid). Le propos récent du leader de l'UOIF prétendant que son organisation ne fait plus allégeance à des oulémas étrangers mais désormais à Ahmed Jaballah, directeur de l'Institut islamique de Château-Chinon, relève du conte pour enfants...
6 - Abul ‘Ala Maudoudi, Comprendre l'islam, AEIF éditions, 1999, p. 34 et 27.
7 - Textes cités par Olivier Carré, Les Frères Musulmans (1928-1982), rééd. L'Harmattan, 2001, p. 36, 25 et 40.
8 - Dr Youssouf al-Qaradâwî, Pourquoi l'islam ? p. 21.
9 - Il suffit de lire le livre de Qaradâwî pour constater que le panégyrique que lui dresse Tariq Ramadan ne peut tromper que les ignorants : «Al-Qaradâwî est originellement de l'école de Hassan al-Bannâ et son aura dépasse toute affiliation à un groupe ou à une organisation [les Frères Musulmans passent leur temps à dire publiquement qu'ils ne sont pas Frères Musulmans...]. Son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes en les inscrivant dans la philosophie politique musulmane, apporte un souffle nouveau» (L'islam en questions, avec Alain Gresh, Sindbad, 2000, p. 100-101). Quelle défense de la démocratie ? Qaradâwî ne peut à la fois dire que l'islam doit régir toute la vie, que le Coran est la constitution, que la charia islamique est la Loi sur laquelle se fondent tous les jugements (p. 25-26), revendiquant donc une normativité hétéronomique, et défendre la démocratie dont le principe est la souveraineté du peuple qui se donne à lui-même la loi...!
10 - Saïd Ramadan, Islam, doctrine et mode de vie, Centre islamique de Genève, éd. Tawhid (Lyon), 1993, p. 17.
11 - La librairie, puis les éditions "Tawhid" à Lyon, par exemple, se sont fait connaître avec la diffusion des brochures de Saïd Ramadan puis de ses fils Hani et Tariq.
12 - Éric Geoffroy, Initiation au soufisme, Fayard, 2003.
13 - Leïla Babès, Tareq Oubrou, Loi d'Allah, loi des hommes, Albin Michel, 2002. Abdelwahab Meddeb, La maladie de l'islam, Seuil, 2002. Voir aussi Abdou Filali-Ansary, Réformer l'islam ? Une introduction aux débats contemporains, La Découverte, 2003.
14 - L'islam en questions, avec Alain Gresh, Sindbad, 2000, p. 28.
15 - Tariq Ramadan, Être musulman européen, Tawhid, Lyon, 1999, p. 49.
16 - Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000, p. 202.
17 - Témoignage Chrétien, n° 3063 du 29 mai 2003.
18 - Mohammed Arkoun, "Avant-propos", in Essais sur la pensée islamique, Maisonneuve et Larose, 1984, p. 11.

 

- cf. le numéro de la revue Cités (2004) consacré à l'islam en France : il ne faut pas se fier au dessin de couverture, qui est LAMENTABLE...!, le contenu est en réalité très riche-:

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