jeudi 3 juillet 2014

islam laïque : dénaturation ou accomplissement ?

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le sheikh ‘Alî Abderrazîq

 

l'islam laïque : influence de l'Occident

ou pensée interne à l'islam ?

Ssiskas60 - Michel Hilal Renard

 

 

Vos propos calmonieuse et mensongére

salut, a vous ignorant
je vous écris , car par curiosité, je suis tombé par hasard sur votre site.
Avant tout pour éclaircir certain de vos propos il y a pas( d'islam laïque), c'est une innovation apporté par des occidentaux, qui souhaiterai mettre la confusion de certains musulmans pratiquants, en leur détachant complétement de leur pratique religieuse et obligatoire que notre dieu le puissant veut de nous.
Vous faite des déclarations sur des propos tenues par certains musulmans,sans apporté aucune preuve de ce que vous avancez, mais plutôt je pense que c'est fait volontairement de diffuser des calomnies et des mensonges sur notre religion.
Vous êtes des imposteurs et manipulateurs, votre objectif c'est de nuire a la religion de l'islam.
Mais sachez une chose importante :
" celui qui veut nuire a l'islam, est comparable a celui qui veut souffler sur le soleil pour l'éteindre".
rapporté par l’exégète Ibn Kathir.
A méditer

Ssiskas60
orthographe et syntaxe non corrigées

 

Salut à vous non-lecteur,

L'islam laïque a notamment été théorisé par Alî Aberraziq en 1925 à partir des seules références islamiques. Cette question est l'objet d'une controverse interne au monde musulman, que vous le vouliez ou non.

Aujourd'hui, la version dominante de l'islam est celle des wahabbites, des Frères musulmans et de tous les salafistes en leurs multiples courants.
Elle s'appuie sur une ignorance profonde de l'histoire de la théologie islamique.

Je ne citerai qu'un seul auteur, né en 994 et mort en 1066, Bayhaqî, qui a écrit L'Anthologie du renoncement.

Pour présenter le livre le livre de Bayhaqî sur le renoncement (zuhd) en islam, le cheihk Haydar a établi une liste de 63 titres consacrés à ce thème, commençant par le Kitâb al-zuhd de Zâ'ida ibn Qudâmâ Abî-l-Salt (mort en 777) et se terminant par le Kitâb al-adab wa-l-raqâ'iq du célèbre Suyûtî (mort en 1505).

Évidemment, cela sera considéré comme impie par les salafistes et autres fanatiques. Mais, c'est une théologie qui provient du coeur même de l'islam et non de l'Occident.

Voici donc quelques preuves. J'y ajouterai ces versets du Coran... que vous avez dû omettre dans votre lecture... si jamais vous lisez le Coran :

  1. «Nous ne t'avons point envoyé pour être leur gardien» (IV, 80).
  2. «sachez qu'à Notre Envoyé n'incombe que la communication explicite» (V, 92).
  3. «Or tu n'es là que pour donner l'alarme, et Dieu est répondant de toute chose» (XI, 12).
  4. «à toi la communication seule incombe, à Nous le compte...» (XIII, 40).
  5. «S'ils se dérobent, seule t'incombe la communication explicite» (XVI, 82).
  6. «Nous ne t'avons envoyé que comme porteur de bonne nouvelle et donneur d'alarme (XVII, 105).
  7. «dis : "Humains, je ne suis pour vous qu'un donneur d'alarme explicite"» (XXII, 49).
  8. «dis : "Obéissez à Dieu, obéissez à l'Envoyé". Si vous vous dérobez, il ne lui incombera que sa propre charge, et à vous la vôtre. En revanche, si vous obéissez, vous serez bien guidés. Quant à l'Envoyé, seule lui incombe la communication explicite...» (XXIV, 54).
  9. «Tu ne disposes pas sur eux de coercition» (L, 45).
  10. «Lance donc le Rappel : tu n'es là que celui qui rappelle, tu n'es pas pour eux celui qui régit» (LXXXVIII, 22-23).

À méditer.

wa salam.

Michel Hilal Renard

 

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Bayhaqî (994-1066)

 

 

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vendredi 17 septembre 2010

"Pour l’Islam de France" de l'imam Hassen Chalghoumi

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Islam de France :

ces voix modérées qu'on veut étouffer


Hassen Chalghoumi, imam de la mosquée de Drancy, dérange ses coreligionnaires. Surtout depuis qu'il a publié un livre, Pour l'Islam de France, dans lequel il prône un islam modéré, qui se vit en harmonie avec la République et non contre elle. Un discours qui lui vaut d'être persécuté par les islamistes et leurs alliés objectifs.

(mrehan-flickr-cc)

 

Mohammed Moussaoui, le président du Conseil Français du culte musulman, est gêné. Au téléphone, on sent bien que l’affaire sur laquelle Marianne2  lui demande son avis l’embarrasse. L’affaire, c’est à dire  un livre et l’homme qui a écrit ce livre : Hassen Chalghoumi, imam de la mosquée de Drancy qui  publie Pour l’Islam de France ( éditions Le Cherche-Midi ).

Un pavé de 400 pages  venu fracasser les pesantes et bien-pensantes certitudes sur la seconde religion de France, ses  manipulateurs et ses boutefeux qui  étouffent  la voix de la majorité silencieuse. Car on ne veut pas les entendre, ces Français de religion musulmane  dégoûtés par l’intégrisme, affolés par la montée des slogans obscurantistes mais réduits au mutisme par les complicités politico-médiatiques.

En théorie, c’est le Conseil français du culte musulman - CFCM - qui les représente et Mohammed Moussaoui serait leur porte-voix. En réalité, l’institution  mise en place par Nicolas Sarkozy reprend le schéma et les erreurs des précédentes tentatives faites de longue date par tous les  gouvernements. Socialistes compris ! Car ce ne sont pas des esprits indépendants et novateurs qui représentent les musulmans de France  en ces temps difficiles mais des organisations inspirées par les Frères Musulmans  comme l’UOIF, l’Union des organisations islamiques de France, poids lourd au sein du CFCM.  Comme la  représentativité au sein de ce Conseil est calculée selon les mètres carrés de mosquée- chaque lieu de culte dépendant par ailleurs étroitement pour son développement d’un mécénat étranger, saoudien ou maghrébin-  on saisit les aberrations du système !

Hassen Chalghoumi, lui, ne fait pas les cent pas pour mesurer carrelages et tapis. Il a une autre ambition. Il veut réconcilier la France et l’Islam en disant haut et clair ce que nos concitoyens, de toutes confessions, athées compris bien sûr, ont besoin de savoir : les musulmans se battent contre l’asphyxie islamiste, ils veulent, non pas le fanatisme  importé des brasiers orientaux mais la clarté des lumières françaises. Et il faut les soutenir dans cette bataille.
Entendons-nous bien : c’est un religieux qui parle et non un libre penseur. Que cet homme de foi professe qu’il faut la métisser avec la loi, pour le plus grand bien de ses coreligionnaires et de leur pays, la France, est précisément ce qui fait peur à ses adversaires.  «L’espace musulman, dit Hassen Chalghoumi,  est pris en otage par l’islamisme et par le nihilisme. Il faut savoir le réparer et le structurer avec l’islam de l’humanisme...Je ferraille contre les pétrifications idéologiques  et les pesanteurs dogmatiques...Je ne suis pas l’imam du sérail mais un imam de la République...»

L’imam, en Islam, est celui qui conduit la prière à la mosquée. Dans son livre –superbement écrit avec la complicité du journaliste Farid Hannache-  l’imam de Drancy conduit une réflexion pour la cité. Elle nous concerne tous car c’est une réflexion interdite. Sinon, pourquoi  Mohammed Moussaoui  nous dirait-il qu’il n’ a «rien à dire» sur le sujet, tout en glissant par ailleurs que «la démarche de Mr.Chalghoumi  est contre-productive» ?

L'imam de Drancy n'est pas le seul à payer cher sa modération

Logique :  Chalghoumi est depuis longtemps dans le collimateur des islamistes comme des organisations qui les protègent ou  les redoutent. Sa maison a été saccagée en 2005 parce qu’il s’était rendu au mémorial de la déportation à Drancy :  «J’avais appelé les musulmans à respecter l’histoire de la Shoah». Pendant la guerre de Gaza, en janvier 2009, les menaces se sont intensifiées. Cet homme refuse l’importation des conflits moyen-orientaux sur le territoire français et dénonce les amalgames entre une synagogue de Seine-Saint-Denis et un char de Tsahal.

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Il dérange donc  terriblement.  Il réclame justice pour la Palestine, une cause chère à son cœur, mais il «combat les télescopages entre la situation de là-bas et celle d’ici». «Je refuse que la colère m’abrutisse, scande-t-il, je refuse toutes les comparaisons et les raccourcis entre Gaza et la banlieue, je suis partisan de la lutte contre la guerre et la colonisation mais je refuse que l’on compatisse à la souffrance de là-bas par la violence ici». Au printemps  2009, il décide d’écrire. Pour transmettre, pour espérer, pour partager avec les musulmans et les autres. Pour l’avenir français de ses enfants et de leurs camarades.

Déferlement de haine. Dès qu’on sait le livre-manifeste  achevé et communiqué à d’autres imams susceptibles de co-signer ses engagements et de soutenir Hassen Chalghoumi,  groupuscule intégriste (le collectif «Cheikh Yassine»)  et propagande institutionnelle se liguent contre lui (lire notre enquête dans l’édition de Marianne qui sort ce samedi). Fleuve de boue, torrents de rumeurs se déversent pour noyer la parole de ce musulman rebelle dans les abysses de la médisance.

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Vieille histoire : cela fait presque vingt ans que les voix dissidentes, réellement représentatives des musulmans laïques  de notre pays, sont  ostracisées et persécutées par les islamistes mais aussi - et voilà le pire !- dédaignées et marginalisées avec une condescendance aveugle par les gourous médiatiques et les leaders politiques. Il en fut ainsi de l’ex-mufti de Marseille Soheib Bencheikh, auteur d’un beau livre (Marianne et le Prophète, Grasset) qui dirige aujourd’hui l’institut supérieur des sciences islamiques. Ennemi déclaré de l’islamisme, fervent militant de la laïcité, ce défricheur inlassable de la pensée musulmane au nom de « l’ijtihad » (l’effort de réflexion et d’interprétation novatrice des textes) a subi lui aussi bien des menaces et des mises à l’écart. Il reste le témoin, résumait-il,  de «l’invisibilité de la majorité silencieuse musulmane décrétée par les médias et les politiques»...

Comme Hassen Chalghoumi. Peut-être aussi, dans le champ universitaire cette fois,  comme un grand philosophe, Mohamed Arkoun,  qui vient de s’éteindre le 15 septembre à l’âge de 82 ans. Auteur prolifique et penseur impressionnant (lire en priorité  Pour une critique de la pensée islamique chez Maisonneuve et Larose),  célèbre parmi ses pairs pour son originalité et son indépendance, il n’a pourtant  jamais eu l’audience médiatique  que méritait son œuvre.
Et dire qu’on nous répète sur tous les tons que seuls les islamistes parlent, que tous les autres se taisent !
C’est qu’on les fait taire.

vendredi 17 Septembre 2010
Martine Gozlan - Marianne
source : http://www.marianne2.fr

original

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samedi 25 octobre 2008

un livre d'Abdennour Bidar, professeur de philosophie

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l'islam sans soumission

Abdennour BIDAR


quatrième de couverture
Des siècles de traditions idéologiques ont enfermé l'islam, l'assimilant à la seule soumission à un Dieu dont les hommes ne seraient que les serviteurs - créatures supérieures aux autres, certes, mais dénuées de tout libre arbitre.

Et si l'islam était au contraire la chance pour l'humain de naître à sa pleine souveraineté, en tant qu'héritier d'un véritable pouvoir divin ? Si être musulman ne signifiait pas se soumettre éternellement mais au contraire se conduire en " immortel " et assumer en soi cette part de transcendance ? Abdennour Bidar, après avoir fondé son concept de self-islam, nous offre ici une manière radicalement moderne de lire le texte coranique et a l'audace d'édifier un nouvel existentialisme, non plus athée ni chrétien, mais pleinement musulman.

Ce sont ainsi des contrées jamais explorées que défriche pas à pas le philosophe, porté par un souffle inédit : l'espoir que l'islam puisse s'ouvrir à de nouveaux horizons.

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- le blog d'Abdennour Bidar

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lundi 9 avril 2007

"la laïcité est une affaire d'État" (Leïla Babès)

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"la laïcité est une affaire d'État"

Leila BABÈS

 

Poser la question en ces termes suggère qu'il s'agit là d'une expérience particulière de NOMS_DE_DIEUX_LEILA_BABES_PHOTO_M_LEROYséparation entre l'Église et l'État, un exemple parmi d'autres. La formulation peut même laisser entendre que le modèle est critiquable, justiciable d'une remise en question. Et il l'est. Pas simplement en Europe, mais en France même, y compris par des laïcs qui se laissent prendre au piège de la culpabilité, à la honte d'appartenir à une tradition jugée «trop» radicale, «trop» singulière, «trop» ignorante des préoccupations identitaires. Bref, la France serait non pas laïque, mais laïciste.

En vérité, en voulant nous faire peur, toute cette vulgate en est venue à banaliser le procès de la laïcité. C'est d'autant plus efficace lorsqu'on oppose au modèle une laïcité «ouverte», «humaine», «plurielle». Il va sans dire que les candidats à ces réformes seraient bien en peine de nous expliquer de quoi il retourne et ce que signifient concrètement ces vagues formules. Ignorance des significations réelles de la laïcité ou militance antilaïque ? À coup sûr, les deux explications sont valides et jouent de pair. Comme dans cette manie détestable de traduire le concept en «isme», la valeur en scénario du pire, l'incompréhension du principe côtoie le désir d'en découdre et la nostalgie du tribalisme.

Confusionnisme, déconstructivisme à tout va et surenchère, voilà qui résume en trois mots la fronde, ou plutôt le front des antilaïques. La contestation est parfois directe, mais la plupart du temps sournoise. Lorsqu'elle n'est pas accusée de porter atteinte à la «liberté religieuse», la République laïque est interpellée sur le bien-fondé de son modèle d'intégration ou sa politique néocolonialiste à l'égard de ses «indigènes».

Mais voilà qu'à ceux qui rêvent d'une République fourre-tout, une coquille vide destinée à accueillir à bras ouverts ces «pestes communautaires» que sont les identités collectives lorsqu'elles investissent l'espace public, d'autres opposent ses valeurs comme un privilège civilisationnel hérité de la culture chrétienne. Curieux chassé-croisé que ce nouveau pacte imaginaire entre la laïcité et le catholicisme lorsqu'on se souvient que les anticléricaux croyaient dur comme fer que celle-ci ne pouvait se construire que contre celui-là.

L'État laïque n'est ni pour ni contre telle ou telle identité religieuse, il est tout simplement dans cet ailleurs qui est à la fois extérieur par indifférence - sauf en tant que garant de la liberté de l'exercice du culte, et non de la «liberté religieuse» -, et supérieur par la prévalence de sa loi. C'est cela qui garantit la paix civile dans une société pluraliste. C'est pourquoi toute ambiguïté, toute confusion sur les rôles respectifs de l'État et des religions, surtout lorsque celles-ci sont déplacées du cadre confessionnel tel qu'il est défini par la loi vers le terrain conflictuel des identités, ne peuvent être que dangereuses.

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Évidemment, la laïcité «à la française» est une exception. Serait-ce en soi une faute ? Dans le fond, à quelle autre laïcité pourrions-nous nous référer ? Peut-on être un peu, modérément, excessivement laïc ? Les deux sphères sont séparées ou ne le sont pas. La laïcité est d'abord une affaire d'État. Ensuite, elle est un contrat qui engage l'ensemble de la communauté. Elle n'est pas une alternative, une option, une opinion personnelle. Elle est un cadre de loi, la traduction institutionnelle d'un processus de sécularisation qui a touché l'ensemble des sociétés modernes.

Il n'y a pas de laïcité à la française car la laïcité est française. Il n'y a pas de honte à le reconnaître. Cela empêche-t-il qu'elle soit porteuse d'universalité ? Au contraire. Le propre d'un État laïque est d'être neutre, au-delà des religions comme différences. Sans distinction, sans discrimination ni favoritisme, sans relativisme. Et c'est parce qu'il se place dans cet «au-delà» qui transcende les particularismes religieux qu'il est fédérateur et le seul garant de l'unité fondée sur l'adhésion de tous les citoyens aux valeurs centrales.

Rappeler ce qu'est la laïcité, expliquer, clarifier, enseigner, mener une vraie campagne pédagogique, voilà ce qui manque cruellement. Pourquoi pas un ministère de la Laïcité ?

Leïla Babès
Le Figaro, 9 avril 2007


* Leïla Babès est professeur de sociologie des religions à l'université catholique de Lille, auteur du livre Le voile démystifié (Bayard, 2004).

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lundi 1 janvier 2007

La théologie de l'islam de France n'existe pas

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grand patio et minaret de la Mosquée de Paris (© MR)

 

La théologie de l'islam de France

n'existe pas

Michel RENARD

 

note sur l'histoire de ce texte

Ce texte a paru sous forme d'article dans le numéro "hors-série" de la revue Cités intitulé "L'Islam enislam_en_france_Cit_s France", sous la direction éditoriale de Charles Zarka, mars 2004. Mais il a été amputé de son introduction et son titre a été modifié... jusqu'au contre-sens.
Alors que j'avais titré "La théologie de l'islam de France n'existe pas", appelant par-là à la formuler en prenant le contre-pied de l'idéologie fondamentaliste et islamiste, la revue a choisi l'énoncé suivant "Lois de l'islam, lois de la République : l'impossible conciliation"...! Ce qui dénature le sens du texte, comme ma position profonde.

D'abord, je ne sais pas ce que sont les "lois de l'islam" (...?!), surtout en matière politique. Ce que je critique c'est la pensée des Frères Musulmans, l'islam "mode de vie", l'islam politique, l'anti-occidentalisme primaire... Tous éléments qu'on ne peut définir comme "lois de l'islam", mais seulement comme programme idéologico-politique empruntant le vocabulaire de cette religion. Cela n'engage en rien le croyant dans son rapport à Dieu. Ensuite, je suis tout à fait convaincu de la possible conciliation entre l'expression religieuse de l'islam et le cadre républicain et laïque de la vie en France.

Cette conciliation a tendance à se réaliser pratiquement, mais elle n'est pas encore parvenue à se penser théologiquement. Pour y parvenir, il faut commencer par chercher les expressions, dans la pensée musulmane elle-même, d'une vision de l'islam comme religion, c'est-à-dire un islam axé sur la verticalité du rapport à Dieu, au détriment de ce qui domine aujourd'hui, c'est-à-dire un islam-idéologie privilégiant l'horizontalité d'un conflit entre des hommes (la "communauté"... communautarisée) et d'autres hommes (l'Occident, les non-musulmans, etc.).

L'islam, dit «des Lumières» est une étape dans la restitution d'un islam-religion qui renoncerait au désir de puissance et aux utopies meurtrières de l'islam-idéologie. Car l'islam «des Lumières» plaide pour la non confusion du religieux et du politique, l'islam «des Lumières» plaide pour un rapport raisonné à la solution des problèmes sociaux (contredisant la politique du slogan chère aux islamistes, du genre "le Coran est la solution"...), l'islam «des Lumières» plaide pour une intelligibilité renouvellée du rapport aux "sources" (Coran, Tradition, droit musulman...) et une mise à jour de la théologie (1). Mais un l'islam «des Lumières» qui escompterait faire l'économie du conflit avec l'islam politique connaîtrait un sort identique au "réformisme" musulman (fin XIXe-début XXe siècle) : il s'enliserait et finirait par ne servir à rien.

Michel Renard
29 décembre 2005

 

(1) Trois références bibliographiques :

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- L'islam et les fondements du pouvoir, Ali Abderraziq (1925), La Découverte, 1994, et rééditions depuis. C'est le livre capital pour fonder, contre l'islam politique des Frères Musulmans, de Tariq Ramadan, etc., un islam libre de toute obsession mortifère à l'égard de l'autorité politique.

Alî Abderraziq (1888-1966), théologien égyptien, était docteur (cheikh) de l'université d'Al-Azhar et juge au tribunal islamique de Mansourah. L'islam et les fondements du pouvoir est son principal ouvrage. Il y prône une séparation radicale du spirituel et du temporel et montre que le Prophète fut un guide spirituel et non un roi de ce monde. Aucun "État islamique" n'a jamais existé, pas même aux premiers temps de l'islam.

 

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- Réformer l'islam. Une introduction aux débats contemporains, Abdou Filali-Ansary, La Découverte, 2003.refor38254 Une présentation de plusieurs auteurs, musulmans et non musulmans, qui participent à la reformulation intellectuelle du rapport de l'islam à la modernité.
Abdou Filali-Ansary, originaire du Maroc, vit et travaille à Londres. Chercheur et directeur de Prologues, revue maghrébine du livre, il est l'auteur de L'islam est-il hostile à la laïcité ? (Sindbad-Actes Sud, 1999).
La critique historique a été appelée, en contexte musulman, à affronter et à défaire (dans les deux sens du mot) un système de croyances construit à travers les âges et qui s'est révélé très efficace dans le détournement des idéaux qu'il était censé servir.

 

 

- Le politique et le religieux dans le champ islamique, Mohamed-Chérif Ferjani,ferjani_livre ferjaniFayard, 2005. L'auteur, né en Tunisie, ancien prisonnier politique dans ce pays, de 1975 à 1980, est aujourd'hui professeur à l'université Lyon-2. Son travail est une analyse contextuelle des termes qui fondent l'islam politique : oumma, califat, sharî‘a, versets normatifs, sanctions légales, amr, shura, tâ‘a... Il démontre que ces notions n'ont pas du tout le sens que leur prête l'islamisme aujourd'hui. En conséquence, le conflit avec la "modernité occidentale" n'est pas un conflit religieux mais un affrontement idéologique faisant violence au Coran. L'islam n'a pas de "langage politique". Excellente démonstration.

 

 

 

* le texte qui suit a été écrit au printemps 2003, avant les controverses relatives à la loi de laïcité contre le port des signes religieux à l'école.

 

La théologie de l'islam de France

n'existe pas

Michel RENARD

Affirmer que la théologie de l'islam de France n'existe pas, cela ne veut pas dire que les musulmans de notre pays n'ont pas de convictions religieuses ni que leur comportement se réduirait à une quête uniquement identitaire. Cela signifie, avant tout, que la singularité d'une présence musulmane massive et pérenne en Europe ne relevant pas de la confrontation politico-militaire comme par le passé, n'est pas accompagnée d'une mise à jour théologique ambitionnant de la penser et de la légitimer. Les controverses récentes entre musulmans internautes sur l'allégeance respective aux "lois de la République" ou aux "lois de l'islam" ont été dominées par l'option exclusive au détriment de la République, et non par l'effort de réflexion (ijtihâd) ou par l'interprétation personnelle (istihsân) pour examiner la complémentarité des deux normes.

 

Grand écart dans la conscience musulmane française

Le processus qui a conduit à l'auto-désignation d'une instance prétendument "représentative" de l'islam de France (CFCM) a vu des approbations de circonstances (1) de la laïcité et des valeurs de la République sans aucun aggiornamento des références religieuses qui, hormis celles de Dalil Boubakeur (2), ne font aucune place à la séparation du religieux et du politique.

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Sur le site internet Oumma.com, dans un sujet de discussion intitulé «Peut-on séparer la pratique de l'islam de la vie publique ?» en septembre 2002, le dénommé "Almoujahid" expliquait :
- «Une grande partie, malheureusement de nos frères et de nos sœurs pensent que l'islam peut se vivre uniquement dans la sphère du privé. C'est une idée qui va à l'encontre de l'essence même de notre religion, et remet en question les bases de la foi islamique. Cette croyance est considérée par beaucoup de oulémas comme une forme d'apostasie, de chirk [péché majeur consistant à associer quelque chose à Dieu]».
En l'absence de toute sociologie quantitative sur les sentiments des musulmans de France qui permettrait des constats rigoureux, on se contentera d'affirmer, par évaluation empirique, que ce genre d'énoncés est largement répandu parmi les fidèles engagés dans une fréquentation plus ou moins régulière d'un lieu de culte ou dans une activité associative.

ben_laden_2_12313_Leurs références religieuses s'enracinent trop souvent dans les clichés occidentalophobes des "Frères musulmans", des salafistes et autres courants rétrogrades de l'islam international fortement influencés par le wahhabisme (et les dollars) de l'Arabie saoudite ou par l'islamisme pakistanais. Quand elles ne communient pas dans la fascination pour la geste mortifère de Ben Laden... Ainsi, parmi de nombreux autres, cet anonyme "Ouadi" en novembre 2001 dans le forum de discussion du site Oumma.com, qui prenait ses distances avec le fondement idéologique de Ben Laden, mais s'exclamait :
- «C'est un homme. Il a méprisé cette dounya [vie terrestre], agissant sur terre, pour le Nom d'Allah. Il a tort. C'est clair. Mais sa sincérité, son courage laisseront de lui l'image de celui qui a dit non. Non au sionisme, non au communisme, non à l'Occident sûr de lui et dominateur, non aux mépris dont nous accablent nos tyrans. Non. Il a lavé en cinq minutes, cinquante ans de déshonneur. Arabes et musulmans, peu importe ce que nous pensons de Ben Laden, ce que je sais c'est que devant Allah, je témoignerai que cet homme a vengé mon honneur. Il a lavé mon honneur, sali et empiété par des mécréants et leurs serviteurs locaux. Merci Oussama. Tu as rendu justice. Je peux être fier d'être de ta communauté».

À l'automne 2001 et dans les mois qui ont suivi, l'identification au pathos jihadiste de Ben Laden s'est effectuée de manière fulgurante dans une fraction importante de la jeunesse musulmane des grandes villes et banlieues. Ce que représente l'écart intellectuel entre cette exaltation islamo-obsidionale et une acceptation musulmane de la laïcité dans un pays du cœur de l'Occident, est facile à imaginer...

 

Des dogmes exécrant la laïcité

On est donc en droit de s'inquiéter de la diffusion de discours, souvent euphémisés, qui dénient le caractère inédit de la situation de l'islam en France, et la commentent par le recours aux catégories du droit musulman (3) (et non de la citoyenneté) insérées dans le cadre d'une phase transitoire dont il faut, par tactique et momentanément, accepter certains inconvénients. En entretenant l'horizon utopique, qui libère de toute trahison à l'égard du "vrai islam" : un État islamique appliquant la Loi divine (sharî‘a).france

Il arrive ainsi que la laïcité, qui pose à l'islam un vrai défi, soit tout bonnement récusée. Ainsi l'anonyme "Ali-b", en décembre 2001 sur le forum de discussion du site Oumma.com, à propos d'une conférence sur la laïcité :
- «Il y en a marre de toutes ces discussions stériles qui ne servent pas les musulmans et encore moins l'Islam. Revenir aux sources en s'efforçant d'appliquer la souna du prophète et arrêtons de singer bêtement les non-musulmans en se donnant des airs intellectuels. La laïcité n'a rien à voir avec l'islam alors ta conférence on s'en fout. salam alaykoum».
Cette opinion est loin d'être isolée. Les deux participants qui suivent, "Houdayfa" et "beaugosse-59", l'approuvent :
- «Tout à fait d'accord... que dire à part que le laïque (comme le polythéiste) est passible de meurtre dans l'Islam ! "Nous vous désavouons, vous et ce que vous adorez en dehors d'Allah. Nous vous renions. Entre vous et nous, l'inimitié et la haine sont à jamais déclarées jusqu'à ce que vous croyiez en Allah, seul". sourate 60, verset 4»
- «salam, ça va servir à quoi cette conférence ? à rien ! nique la laïcité française ! baise chirac et jospin , tous des fils de******de nazi !»

Passons sur l'indigence et la grossièreté... qui sont à mille lieux des traditions de l'adab (4) arabe, mais notons l'usage à contre-sens de la citation coranique. Houdayfa invoque un verset certes "dur" à l'égard de ceux qui ne suivent pas Abraham dans le choix du monothéisme, mais à aucun moment il n'est question de condamnation à mort. Les versets suivants précisent au contraire que : «Dieu ne vous défend pas d'être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion, et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Dieu aime les équitables.» (S. LX, v. 8).
Or, qu'est-ce que la laïcité sinon cette disposition qui garantit de n'être pas combattu à cause de sa religion et qui est équitable envers toutes les confessions ?

Mais ainsi va l'islam de France. La prime est trop souvent accordée à la surenchère dans la sphère militante. On rétorquera que ces propos sont marginaux. Pas tant que cela. Et surtout, ils ne trouvent urlquasiment pas réplique de la part desdits "représentants"... C'est là le plus préoccupant : la porosité du discours des "grandes" organisations à l'égard des conceptions fondamentalistes équivaut à un consentement tacite. Par inertie elles renforcent les options des courants salafistes ou des auteurs islamistes les plus évoqués aujourd'hui, tels que Youssouf al-Qaradâwî [photo], référence majeure du courant Frères Musulmans, ou le pakistanais Mawdûdî (mort en 1979). Leurs théories invalident par avance tout acquiescement sincère de la laïcité. Le premier écrit :
- «L'Islam rejette totalement cette fragmentation entre ce qu'on appelle religion et ce qu'on appelle l'État : du point de vue de l'islam, tout relève de la religion, tout relève de la Loi» (5). Et le second :
- «Là où il n'y a pas d'islam, il y a kufr [c'est-à-dire l'impiété fatale]» après avoir évoqué le musulman qui «est destiné à devenir le maître, [car] aucune puissance terrestre ne peut le dominer ou le subjuguer» (6).
Les professions de foi laïques des leaders du CFCM n'auraient de valeur qu'après un désaveu argumenté de telles déclarations. Et un effort de rénovation théologique. Ce n'est pas le cas.

 

Théologies de l'islam global et politique

L'UOIF, branche française des Frères Musulmans, a remporté les "élections" parmi les 4032 "grands électeurs" qui ont désigné la direction du CFCM. Mais à quel corps de doctrine s'alimente cette organisation ? Aux conceptions du fondateur des Frères Musulmans, Hassan al-Bannâ. Ce mouvement politico-religieux estalbanna né en Égypte en 1927 pour structurer la lutte contre l'occupation anglaise, limiter l'influence de la culture occidentale, et tenter de combler le vide consécutif à la disparition du califat (1924). À l'opposé d'une pensée cherchant à rééquilibrer la tension entre l'héritage spirituel et la modernité (ce qu'avait entamé le grand réformateur égyptien Mohammed Abdou), l'islam y est défini comme une idéologie globale axée sur le politique :
- «L'islam dans lequel croient les Frères Musulmans voit dans le pouvoir politique l'un de ses "piliers"» ; «l'islam est une Loi complète pour diriger cette vie et l'autre». Tout l'islamisme est annoncé dans ce credo : «l'islam, c'est la religion qui contient un gouvernement (...) Si l'on vous dit alors que vous faites de la politique, répondez que l'islam ignore de tels distingos» (7).

Comment adhérer à ce dogme et approuver en toute sincérité la laïcité ? D'autant que l'UOIF a fait présider le Conseil européen de la fatwa créé à Londres en mars 1997 par Youssouf al-Qaradâwî, successeur idéologique de Hassan al-Bannâ et théoricien acharné de l'islam global. Ce leader qui dispose d'une chronique hebdomadaire sur la chaîne al-Jazeera, vient d'écrire :
- «Nous ne saurions être croyants si l'islam ne devient pas notre mode de vie, si le Coran ne devient pas la Constitution de notre société, si la Loi de l'islam ne régit pas toutes nos affaires» (8). Comment considérer alors les musulmans vivant en Europe où le Coran n'est pas la constitution ? Comme de mauvais musulmans ? comme des croyants incomplets ? Les leaders musulmans français qui prennent la responsabilité de diffuser les idées d'al-Qaradâwî fabriquent des individus en scission mentale avec leur société et leur environnement culturel. Pour être crédible, l'UOIF doit choisir : ou la vénération doctrinale de "l'imâm martyr" Hassan al-Bannâ et les élucubrations islamistes de Qaradâwî (9) ou une pensée nouvelle intégrant la laïcisation de la référence religieuse. Faute de quoi, on sera en droit de lui imputer un double discours.

 

Tariq Ramadan et ses émules, un héritage revendiqué

SaidRamadanLe noyau idéologique d'un islam défini comme identitaire et global est propagé, dans une fidélité sémantique parfaite, par les héritiers familiaux du fondateur des Frères Musulmans. Le gendre de ce dernier, Saïd Ramadan [photo] (disparu en 1995), professait que :
- «l'islam fournit à l'humanité un système de lois complet et équilibré. L'islam n'est pas seulement une "religion" dans le sens où l'Occident entend ce terme. Il est plutôt un ensemble de règles pour la vie matérielle et spirituelle» (10).
Rabattre le rapport au divin sur un corpus de dispositions pratiques dont le respect obsessionnel tracerait les frontières de la vraie "communauté" résistant ainsi à l'Occident impie, constitue un réductionnisme aberrant de la spiritualité musulmane et de ses grandes élaborations théologiques. Mais il faut savoir qu'il s'agit souvent du premier discours qu'entend le jeune musulman cherchant à comprendre sa religion : les librairies dites "islamiques" en France fournissent préférentiellement ce genre de littérature (11).

Il est vrai que l'islam s'est historiquement constitué aussi comme une religion de l'ordre légal instituant une qualification par le fiqh de tous les actes, rapportée aux catégories du permis, du recommandé, de l'obligatoire, du blâmable et de l'interdit. Mais il n'est pas que cela : les grandes controverses théologiques (sur le Coran et la révélation, sur Dieu et la création, sur le libre arbitre, sur le rapport à la philosophie et à la raison...) et la richesse de l'expérience intérieure du soufisme (12) ont également structuré la conscience et le vécu des croyants. Par ailleurs, le déploiement dans une société sécularisée et face à la modernité intellectuelle, des références musulmanes portées jusqu'à présent par des sociétés patriarcales et dictatoriales, économiquement sous-développées, minées par l'analphabétisme et la sous-scolarisation, restées généralement à l'écart des sciences sociales et en proie aux crises identitaires, appelle un renouveau de l'intelligibilité. En France, seuls quelques intellectuels indépendants s'y sont vraiment attelés : Mohammed Arkoun, Leïla Babès, Abdelwahab Meddeb (13)...

Au contraire, Tariq Ramadan sans cesse présenté comme un "réformateur" (??), inscrit ses publications et213 sa prédication dans l'héritage assumé de son grand-père : «J'ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Bannâ et je ne renie rien de ma filiation» (14). Il appelle à l'action sur la base de cet islam global censé apporter réponse à tout :
- «L'enseignement coranique est clair : croire, c'est agir ; et par conséquent l'islam, plus qu'un simple lien codifié entre le croyant et Dieu (une religion au strict sens étymologique de relier), est une conception et un mode de vie» (15). Dans le même temps, il prétend approuver le cadre républicain et laïque de la société française, l'État de droit, la démocratie et le refus du communautarisme.

 

Tariq Ramadan a cependant franchi la ligne des circonlocutions de tactique langagière dans un article de Libération ("Pas de loi contre le foulard", 7 mai 2003). S'adressant aux ministres Sarkozy et Ferry, il exige :
tariq_ramadan- «Il est impératif que sous votre impulsion se créent des espaces de dialogue entre les autorités politiques et les citoyens musulmans. Prendre langue avec les associations sur le terrain, penser une nouvelle politique sociale et urbaine, engager des programmes concrets relevant de la véritable démocratie participative de base. De plus en plus de Français de confession musulmane sont prêts à cet engagement...».
Singulière approbation de la laïcité que cette communautarisation religieuse du dialogue social... Le pouvoir républicain devrait donc négocier et composer avec les émules de Tariq Ramadan qui ont investi le terrain associatif depuis une dizaine d'années. Est-ce cela la conception "ouverte" de la laïcité. Ou bien ne serait-ce pas plutôt l'exacte définition de la stratégie islamiste telle que Gilles Kepel l'a caractérisée : «les intellectuels islamistes... abandonnant la stratégie de la "sanctuarisation" de l'Europe, décidèrent d'intervenir dans le champ politique européen, en se faisant les porte-parole de la jeunesse urbaine pauvre qu'ils dépeignirent pour l'occasion comme une "communauté islamique"» ? (16)

Il en va de même de ces militants qui, par tactique et tentative de séduction des interlocuteurs politiques et médiatiques, se prétendent "laïques" alors que leur idéologie est globalement celle des Frères Musulmans. Ainsi, à la suite des initiatives du printemps 2003 visant à faire émerger des instances de "musulmans laïques", le courant islamiste a réagi par la voix de Hakim El-Ghissassi, du magazine La Médina et du prétendu Forum des citoyens de culture musulmane, en récusant radicalement ces démarches :
- «Des musulmans laïques, ça ne veut rien dire» (17). Ah oui ? Ce qui ne veut rien dire, ne serait-ce pas plutôt ces «citoyens de culture musulmane»... qui ne seraient pas laïques ? Car la définition du citoyen en France est bien fondée sur la laïcité que je sache...? Donc un musulman qui revendique le titre de citoyen netchakhotine_couv peut être qu'un musulman laïque... En réalité, le recours au vocabulaire de la citoyenneté par des courants comme celui qu'anime Hakim El-Ghissassi relève de l'entrisme idéologique, rien de plus. On essaye de piéger la République en saturant de ses codes linguistiques un message qui lui est profondément étranger. Mais l'objectif est bien l'affirmation d'une position communautariste qui définit l'islam comme une globalité incompatible avec l'allégeance laïque de la citoyenneté française. Le parasitage sémantique du Forum des citoyens de culture musulmane relève plus du "viol des foules par la propagande politique" de Tchakhotine que d'une adhésion de principe aux valeurs de la citoyenneté républicaine. Les militants islamistes semblent toujours croire au «pouvoir magique de la lettre morte» que dénonçait Boris Pasternak.

 

L'avenir de l'islam de France se jouera sur la capacité à résorber un décalage. Celui existant entre les sentiments majoritaires d'individus croyants acquis à la sécularisation de la société française et attachés à l'individualisation du rapport au religieux d'une part, et les élaborations théologiques cherchant à donner aux musulmans un sens spirituel à leur "témoignage" (shahâda) dans ce nouvel environnement d'autre part. Contre la domination des références fondamentalistes portées par les organismes de l'islam militant et "institutionnel" (CFCM), il faut mettre en synergie le travail des intellectuels, croyants ou non, de confession islamique ou non, engagés dans la formulation d'un réel renouveau musulman rendant intelligibles et pourvoyeuses de sens, pour notre époque et notre société, les catégories du religieux islamique. Comme y appelait Mohammed Arkoun, il y a presque vingt ans : «Il convient, dans chaque cas, de montrer les limites, les défaillances d'une pensée qui prétend désigner le véritable Islam. Et cela en étendant l'analyse aux bases épistémologiques, en démontant la méthodologie, en soumettant l'appareil conceptuel à une critique historique et philosophique. On ne prêchera plus alors un retour illusoire à l'Islam "pur" des origines ; on retravaillera avec un "nouvel esprit scientifique" tous les "lieux" (topoï) du sens ouverts par le Coran» (18).

Michel Renard (publié en mars 2004)
directeur de l'ex-revue Islam de France,
auteur de Théologie de l'islam laïque (à paraître)

MR___Port_Cros___copie

 

notes
1 - Cf. le dossier «Liberté de conscience et apostasie» dans le n° 8 de la revue Islam de France, éd. Al-Bouraq, 2000, p. 47-66. Dans ce numéro, cf. aussi l'article critique de Leïla Babès «L'identité islamique européenne d'après Tariq Ramadan», auquel le mis en cause n'a toujours pas répondu...
2 - Dalil Boubakeur, Non l'islam n'est pas politique, Desclée de Brouwer, 2003.
3 - À la polarité dâr al-islam/dâr al-harb (territoire d'islam/territoire ennemi), on ajoute les notions qualifiant les statuts intermédiaires que peuvent revêtir différentes fractions de la terre des "infidèles" : dâr al-sohl (terre de l'alliance), dâr al-ahd (terre du traité), dâr al-amn (terre de sécurité), dâr al-dawa (terre de mission et de prédication). Toute cette littérature présente le défaut de subordonner le musulman à une appartenance, fictive, à un territoire de l'islam dont il n'est pas un ressortissant (d'ailleurs la formule la plus répandue est encore "islam en France" et non "islam de France"). Que devient la citoyenneté dans cette catégorisation ?
4 - L'adab recouvre à la fois les règles de politesse, de civilité, l'éthique et l'éducation.
5 - Dr Youssouf al-Qaradâwî, Pourquoi l'islam ? éd. Arrissala, Paris, 2002, p. 38. Al-Qaradâwî est vénéré par tout le courant dit "jeune musulman", en fait la mouvance liée aux Frères Musulmans de l'UOIF, de JMF (jeunes), de EMF (étudiants), ou du réseau Tariq Ramadan animé notamment en France par Fouad Imaraine (Saint-Denis) et par Yamine Makri (Lyon, librairie Tawhid). Le propos récent du leader de l'UOIF prétendant que son organisation ne fait plus allégeance à des oulémas étrangers mais désormais à Ahmed Jaballah, directeur de l'Institut islamique de Château-Chinon, relève du conte pour enfants...
6 - Abul ‘Ala Maudoudi, Comprendre l'islam, AEIF éditions, 1999, p. 34 et 27.
7 - Textes cités par Olivier Carré, Les Frères Musulmans (1928-1982), rééd. L'Harmattan, 2001, p. 36, 25 et 40.
8 - Dr Youssouf al-Qaradâwî, Pourquoi l'islam ? p. 21.
9 - Il suffit de lire le livre de Qaradâwî pour constater que le panégyrique que lui dresse Tariq Ramadan ne peut tromper que les ignorants : «Al-Qaradâwî est originellement de l'école de Hassan al-Bannâ et son aura dépasse toute affiliation à un groupe ou à une organisation [les Frères Musulmans passent leur temps à dire publiquement qu'ils ne sont pas Frères Musulmans...]. Son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes en les inscrivant dans la philosophie politique musulmane, apporte un souffle nouveau» (L'islam en questions, avec Alain Gresh, Sindbad, 2000, p. 100-101). Quelle défense de la démocratie ? Qaradâwî ne peut à la fois dire que l'islam doit régir toute la vie, que le Coran est la constitution, que la charia islamique est la Loi sur laquelle se fondent tous les jugements (p. 25-26), revendiquant donc une normativité hétéronomique, et défendre la démocratie dont le principe est la souveraineté du peuple qui se donne à lui-même la loi...!
10 - Saïd Ramadan, Islam, doctrine et mode de vie, Centre islamique de Genève, éd. Tawhid (Lyon), 1993, p. 17.
11 - La librairie, puis les éditions "Tawhid" à Lyon, par exemple, se sont fait connaître avec la diffusion des brochures de Saïd Ramadan puis de ses fils Hani et Tariq.
12 - Éric Geoffroy, Initiation au soufisme, Fayard, 2003.
13 - Leïla Babès, Tareq Oubrou, Loi d'Allah, loi des hommes, Albin Michel, 2002. Abdelwahab Meddeb, La maladie de l'islam, Seuil, 2002. Voir aussi Abdou Filali-Ansary, Réformer l'islam ? Une introduction aux débats contemporains, La Découverte, 2003.
14 - L'islam en questions, avec Alain Gresh, Sindbad, 2000, p. 28.
15 - Tariq Ramadan, Être musulman européen, Tawhid, Lyon, 1999, p. 49.
16 - Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000, p. 202.
17 - Témoignage Chrétien, n° 3063 du 29 mai 2003.
18 - Mohammed Arkoun, "Avant-propos", in Essais sur la pensée islamique, Maisonneuve et Larose, 1984, p. 11.

 

- cf. le numéro de la revue Cités (2004) consacré à l'islam en France : il ne faut pas se fier au dessin de couverture, qui est LAMENTABLE...!, le contenu est en réalité très riche-:

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vendredi 29 décembre 2006

Les versets de la laïcité dans le Coran (Michel Renard)

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Les versets de la laïcité dans le Coran

Michel RENARD



Un spectre hante l'islam intégriste, le spectre de la laïcité. Alors que la sécularisation et la modernité affectent inexorablement le vécu religieux des musulmans partout dans le monde, l'islam qui se fait le plus entendre est soit fondamentaliste (obnubilé par la norme réactionnaire), soit islamiste (obsédé par le politique). Les références du religieux islamique sont confisquées par l'affrontement idéologique : antiaméricanisme, cause palestinienne, nature du pouvoir politique des États musulmans, «sharîa» contre influence «occidentale»... «L'islam est la solution» disent tous les islamistes depuis la fondation du parti des «Frères Musulmans» par Hassan al-Banna en 1927. Puissant auxiliaire des mobilisations, le sentiment religieux n'est cependant pas capable de formuler les élaborations complexes qu'appellent les engagements politiques.

En conservant comme horizon éthique, l'impulsion religieuse donnée aux valeurs de justice, de vertu, de générosité, de fraternité, il faut admettre qu'aucun «programme politique» ne peut émerger du Coran. Le découplage du religieux et du politique, autrement dit la laïcité, s'impose aujourd'hui aux musulmans comme il s'est imposé il y a un siècle à d'autres.

Mais les penchants régressifs de l'islam idéologisé s'y refusent. Effaçant toutes les avancées en ce sens du modernisme musulman depuis la fin du XIXe siècle. Car, la séparation du religieux et du politique a été9782707123008R1 énoncée à l'intérieur même de la pensée islamique par le théologien égyptien Ali Abderraziq en 1925 dans un livre majeur L'islam et les fondements du pouvoir. Les partisans de l'islam politique le qualifient de «traître» et vilipendent «l'influence occidentale», mais ils éludent toujours sa démonstration implacable du silence politique du Coran. Voilà un auteur dont a besoin l'islam de France, certainement plus que de Qaradawî, Hassan al-Bannâ ou Mawdoudi. Si l'on veut l'intégration sereine de l'islam dans la République...

Il y a quatre-vingt ans, au cœur du monde musulman, Abderraziq certifie qu'on «chercherait en vain une indication du Coran, implicite ou explicite, qui réconforterait les partisans du caractère politique de la religion islamique». Cela ne devrait-il pas aider à penser la laïcité autrement qu'en termes d'incompatibilité avec l'islam ? «Rien - dit encore Abderraziq, n'empêche (les musulmans) d'édifier leur État et leur système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine». Cela ne devrait-il pas faciliter l'accueil de la laïcité autrement qu'en termes de concession tactique du faible au fort ainsi qu'en conviennent entre eux les islamistes de France ?

La pensée novatrice de Abderraziq incite à lire le Coran librement. Sans y trouver, bien évidemment, le terme de laïcité en tant que tel, on peut y découvrir le dispositif d'une distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Ce qu'on pourrait appeler, en forçant un peu le vocabulaire, les versets de la laïcité dans le Coran :

  1. «Nous ne t'avons point envoyé pour être leur gardien» (IV, 80).
  2. «sachez qu'à Notre Envoyé n'incombe que la communication explicite» (V, 92).
  3. «Or tu n'es là que pour donner l'alarme, et Dieu est répondant de toute chose» (XI, 12).
  4. «à toi la communication seule incombe, à Nous le compte...» (XIII, 40).
  5. «S'ils se dérobent, seule t'incombe la communication explicite» (XVI, 82).
  6. «Nous ne t'avons envoyé que comme porteur de bonne nouvelle et donneur d'alarme (XVII, 105).
  7. «dis : "Humains, je ne suis pour vous qu'un donneur d'alarme explicite"» (XXII, 49).
  8. «dis : "Obéissez à Dieu, obéissez à l'Envoyé". Si vous vous dérobez, il ne lui incombera que sa propre charge, et à vous la vôtre. En revanche, si vous obéissez, vous serez bien guidés. Quant à l'Envoyé, seule lui incombe la communication explicite...» (XXIV, 54).
  9. «Tu ne disposes pas sur eux de coercition» (L, 45).
  10. «Lance donc le Rappel : tu n'es là que celui qui rappelle, tu n'es pas pour eux celui qui régit» (LXXXVIII, 22-23).

coran_manuscrit

Ces versets ont en commun d'établir la distinction entre la mission spirituelle du Prophète (donner l'alarme, rappeler, communiquer...) et ce qui relève d'un pouvoir de coercition qui ne lui appartient pas. Dieu seul est répondant de toute chose. Pas le Prophète.
Une telle démonstration infirme donc les prétentions à vouloir tirer du Coran et de l'apostolat du Prophète une quelconque politique cherchant à contraindre le temporel. Si l'islam est devenu politique dans son histoire, il le doit à l'histoire et non à l'islam. Ce sont les circonstances et non la nature de cette religion qui ont construit l'islam politique. L'islam du Coran est laïque.

Michel Renard
directeur de l'ex-revue Islam de France


- Alî Abderraziq (1888-1966), L'islam et les fondements du pouvoir (1925) - Cedej

- fiche du livre de Alî Abderraziq chez l'éditeur : La Découverte


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vendredi 22 décembre 2006

Défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme (Michel Renard)

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L'Express du 18/09/2003

Michel Renard

«Défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la

discrimination!» propos recueillis par Besma Lahouri, Eric Conan

Michel Renard est directeur de l'ex-revue Islam de France, auteur de Théologie de l'islam laïque (à paraître chez Albin Michel)


e souhait de l'Etat de disposer d'interlocuteurs dans le domaine religieux est légitime. Mais il n'avait pas à déclarer «représentatif» l'organisme ainsi désigné. Dans ce processus, on a malmené la laïcité et les traditions de l'islam, qui ignorent l'équivalent catholique du clergé. On aboutit à ce monument de tératologie institutionnelle: l'Etat laïque, qui n'a pas à s'immiscer dans les affaires internes d'un culte, a créé un pseudo-clergé musulman que l'Histoire n'a jamais connu. Double hérésie! L'Etat serait resté dans son rôle et ses prérogatives en désignant un conseil «consultatif» (il n'en manque pas en France...). Par ailleurs, la prééminence des Frères musulmans de l'UOIF, mais aussi du Tabligh, dans ce conseil, préoccupe tous ceux qui craignent la surenchère normative des groupes liés au fondamentalisme. Les partis politiques semblent escompter qu'une notabilisation de ces courants va les assagir. Au risque d'offrir une onction officielle à des desseins de radicalisation «identitaire», qui coupent un peu plus les jeunes des valeurs de l'humanisme musulman et de la fraternité républicaine.

Depuis les années 1930, des générations de musulmans ont vécu tranquillement leur islamité dans le cadre laïque de la société française. Mais il faut savoir que la majorité des cadres activistes sont aujourd'hui issus des oppositions aux régimes arabes, formés jusqu'à l'âge adulte dans la mouvance fondamentaliste puis émigrant vers notre pays à partir des années 1980. Ils sont donc porteurs d'une hostilité héritée envers l'Occident et d'une incompréhension totale de la laïcité. Cessons d'être inhibés face à eux : défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la discrimination!

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Défendre la laïcité,

ce n'est pas retomber dans le colonialisme

le texte complet des réponses


* pour réaliser leur dossier, les journalistes de l'Express avaient posé de nombreuses questions à plusieurs personnes, et n'ont retenu finalement qu'un commentaire synthétique - voici la réponse à toutes les questions :


Que pensez-vous de la manière dont a été organisée la représentation officielle des  musulmans de France ? De la victoire de l’UOIF ? La méthode Sarkozy ? L’attitude de la gauche ? Vous sentez-vous représenté par pic04acette consultation ?
- Le Conseil français du culte musulman représente des groupes militants liés aux courants islamistes internationaux ou aux États marocains, saoudiens et pakistanais. Il a été désigné par 4 032 "grands électeurs" auto-choisis dans les milieux associatifs. Sans aucune élection, à l'inverse de ce que croient certains. On a forcé la main à la Mosquée de Paris. La prééminence des Frères Musulmans de l'UOIF, mais aussi du Tabligh, préoccupe tous ceux qui craignent la recrudescence d'une surenchère normative par les groupes liés au fondamentalisme. Les partis politiques semblent escompter qu'une notabilisation de ces courants va les assagir. Au risque d'offrir une onction officielle à des desseins de radicalisation "identitaire" qui coupent un peu plus les jeunes des valeurs de l'humanisme musulman et de la fraternité républicaine. D'ailleurs, le Conseil n'a pas fait avancer d'un pouce le débat théologique sur l'allégeance respective aux "lois de la République" ou aux "lois de l'islam".


L’Etat français devait-il s’en mêler ? Dans quelles limites ?
- Le souhait de l'État de disposer d'interlocuteurs dans le domaine religieux est légitime. Mais il n'avait pas à déclarer représentatif l'organisme ainsi désigné. Dans ce processus, on a malmené la laïcité et les traditions de l'islam qui ignorent l'équivalent catholique du clergé. On aboutit à ce monument de tératologie institutionnelle : l'État laïque, qui n'a pas à s'immiscer dans les affaires internes d'un culte, a créé unreunion pseudo-clergé musulman, que l'histoire n'a jamais connu. Double hérésie ! L'État serait resté dans son rôle et ses prérogatives en désignant un conseil consultatif (il n'en manque pas en France…) composé avant tout de compétences intellectuelles et religieuses qu'il aurait sollicitées selon les besoins. Élire ou ne pas élire des représentants, cela relève des controverses internes à la conscience musulmane et l'État n'a rien à gagner à s'en mêler. On aura de mauvaises surprises…


Faut-il considérer, tout Français issu de l’immigration maghrébine comme étant automatiquement un musulman ?
- Inférer une appartenance confessionnelle de l'origine ethnique ou de la nationalité supposée est une violence symbolique inadmissible. Sous la même critique doit tomber l'injonction identitaire adressée aux jeunes par Tariq Ramadan. Il faut répliquer que l'origine n'implique pas la religion. Et aux Frères Musulmans, il faut dire que l'islam n'est pas une identité ni une politique mais une religion. Dans notre pays, le choix ou non d'une confession relève de la libre option de l'individu. Cette conception peut trouver une justification dans le Coran qui multiplie les énoncés sur la responsabilité individuelle : «Nul ne portera le fardeau d'autrui. Et si une âme surchargée de péchés appelle à l'aide, rien de sa charge ne sera porté par une autre» (XXXV, 18). La chance de l'islam dans l'Occident sécularisé, c'est justement d'avoir à se recentrer sur l'expérience spirituelle de la verticalité du rapport à Dieu en renonçant aux tentations holistes du communautarisme politique.


Certaines organisations islamiques demandent à la laïcité française de «s’adapter» à l’islam : qu’en pensez-vous ?
- Depuis les années 1930, des générations de musulmans ont vécu tranquillement leur islamité dans le cadre laïque de la société française. En réalité, rien ne s'oppose à la pratique plénière de l'islam entendu d_c_1991_iscomme religion. Mais il faut savoir que la majorité des cadres activistes sont issus des oppositions aux régimes arabes, formés jusqu'à l'âge adulte dans la mouvance fondamentaliste puis émigrant vers notre pays à partir des années 1980 [le FIS à Alger en décembre 1991]. Ils sont donc porteurs d'une hostilité héritée envers l'Occident et d'une incompréhension totale de la laïcité. Les revendications de modification de la laïcité sont des postures par lesquelles les groupes militants se concurrencent en cherchant à apparaître comme les plus légitimes. La laïcité accueille l'islam à égalité de droits avec les autres confessions. Elle ne peut s'adapter à l'islamisme sans se nier elle-même.


Quelle attitude la société française doit-elle adopter face aux revendications relatives aux femmes (voile à l’école et au travail, non-mixité en sport et à la piscine, etc.) exprimées par certaines organisations islamiques ?
- La grande majorité des musulmanes ne manifestent pas leur islamité de cette manière ostentatoire etmarbust victimisante. Le port du voile peut être vécu par de jeunes filles comme l'expression exacerbée de leur foi, en toute sincérité. Il faut respecter leur sentiment et négocier si nécessaire. Mais cessons d'être inhibés face à l'islamisme. Défendre la laïcité, ce n'est pas retomber dans le colonialisme ni la discrimination ! Il n'y pas à céder à ce "grignotage" mené par les stratèges communautaristes. Accepter des horaires d'apartheid dans les piscines en supputant quelques gains électoraux est lamentable. Quant à l'école, si elle est un lieu où l'on apprend ce qu'est la démocratie, elle ne relève pas elle-même de la démocratie. C'est une institution où s'exerce le magistère du savoir à l'égard d'élèves indépendamment de leurs religions. Condition pour un enseignement respectueux et critique des traditions religieuses.


Quels conseils ou mises en garde avez-vous envie de formuler aux décideurs politiques à propos de la place de l’islam dans la société française ?
- Notre pays et ses élites ignorent souvent ce qu'est l'islam comme civilisation et comme religion. Ben Laden et la violence islamiste mondialisée fascinent et paralysent l'esprit. Or c'est une expression déviante face à l'histoire plurielle de l'islam et à sa capacité de produire une culture universaliste. C'est sur le terrain de la culture que doit porter l'effort car la demande d'islam en France est d'abord une quête de savoir et de sens. Et secondairement une demande de mosquées ou de viande halal… Où sont les lieux dispensateurs d'un savoir sur la théologie et l'histoire musulmane, sur le droit et la philosophie islamique ? Où sont les universités prodiguant un accès au rationalisme mutazilite, à la pensée d'Averroès, de Râzî ou de Ibn Khaldûn ? Où un jeune musulman peut-il apprendre que le Coran est autre chose qu'un code de lois disant qu'il faut porter le voile ou faire la guerre aux infidèles comme le lui assènent les fondamentalistes ?

Pourquoi les musulmans favorables à une coexistence de leur religion avec la laïcité française ont-ils tant de mal à s’exprimer et à s’organiser ?
- Jusqu'à présent, les musulmans favorables à la laïcité ont eu tendance à se fondre dans la société. Réservant la manifestation de leur foi au milieu familial et à l'exemplarité individuelle. De plus, le discours sur le religieux islamique a été monopolisé par les militants fondamentalistes qui pratiquent l'intimidation dogmatique. La carence de lieux de savoir sur l'islam a fréquemment découragé les velléités. Enfin, les initiatives qui se sont multipliées ont souvent été phagocytées par des calculs d'intérêts, des égoïsmes de carrières et l'inexpérience des procédures délibératives. Mais, en s'inspirant de Mohammed Arkoun, de Ali Merad, de Leïla Babès et de nombreux autres, de petits noyaux, jaloux de leur indépendance, se constituent qui privilégient la recherche d'une intelligibilité renouvelée de l'islam. La laïcité leur garantit cette liberté.

Michel Renard
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jeudi 14 décembre 2006

L'islam doit rompre avec sa fascination du politique

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un islam trop souvent dominé par le politique



L'islam doit rompre

avec sa fascination du politique

Michel RENARD (novembre 2001) *


Après le 11 septembre, la question du rapport au politique se pose en termes redoutables pour un croyantimages_1 musulman. La filiation idéologique du terrorisme de type Ben Laden avec le "fondamentalisme" et l'islam politique, est établie même si ces deux références ne conduisent pas automatiquement à l'extermination programmée des innocents. Que faut-il donc réformer de la théologie musulmane pour creuser un clivage étanche face à ces dérives ?


À la base, les Frères Musulmans
Les idées selon lesquelles la totalité des sociétés vivent en état d'ignorance impie (jâhiliyya), qu'elles sont gouvernées par des tyrans (tâghût) et qu'il faut les renverser par le jihâd pour leur substituer un Étathassan_al_bann__1 islamique, forment la matrice de cet islam politique. Les égyptiens Hassan al-Bannâ [photo], fondateur des Frères Musulmans en 1927, et Sayyid Qutb, relayé par le pakistanais Mawdûdî, ont formulé une conception idéologisée d'un islam identitaire et englobant. Selon ces auteurs, son triomphe passe par la voie politique dans laquelle l'homme est l'instrument de la "souveraineté de Dieu", et débouche sur l'imposition de la Loi divine (sharî‘a) instaurant une société purifiée.

L'islam politique de Hassan al-Bannâ
Hassan al-Bannâ n'est pas un auteur oublié. En France, aujourd'hui, de grandes organisations musulmanes albannase réclament de lui, et un orateur comme Tariq Ramadan en est le thuriféraire habile auprès d'un public de jeunes musulmans. Or, il faut rappeler ses positions pour mesurer leur écart avec un islam qui, sans hypocrisie, accepterait la laïcité : "L'islam est à la fois religion et pouvoir, adoration et commandement. Coran et épée unis de manière indéfectible. (...) Dire que la religion est une chose et la politique en est une autre, est une prétention que nous combattons par tous les moyens. (...) L'islam auquel croient les Frères musulmans fait du pouvoir politique l'un de ses piliers... Dans nos livres de droit musulman, le pouvoir politique est un article de foi et un tronc et non une élaboration juridique et une branche. (...) Pensez-vous que le musulman qui accepte la situation présente, qui se consacre à l'adoration, et laisse le monde et la politique aux impuissants, aux criminels, aux étrangers et aux impérialistes peut être considéré comme musulman ? Non, il ne le peut pas. Il n'est pas musulman. Car l'islam authentique est à la fois djihad et action, religion et État." (1)


Réaffirmer l'islam religion
La trajectoire historique de l'islam politique a pris fin dans les tours du World Trade Center. La conscience musulmane doit se ressourcer dans une théologie issue de ses meilleures traditions pour réaffirmer un islam religion. Quelques pistes de réforme :

1) Recentrer la religion sur la verticalité du rapport à Dieu. L'islam est d'abord une religion de salut pour laquelle "nulle âme ne portera le fardeau d'une autre" (Coran). C'est seul que le croyant se présentera devant le Seigneur. Dans le triptyque Foi (dogme et croyances), Loi (norme) et Voie (spiritualité), il importe de reconsidérer désormais la foi et le cheminement spirituel délaissés au profit d'une obsession de la norme.

mihrab_sheikhlotfollah
recentrer la religion sur la verticalité du rapport à Dieu
mihrab de la mosquée du Cheikh Lotfollah à Ispahan (Iran)

2) Réhabiliter les thèses de la théologie musulmane qui permettent l'évolution. Par exemple, la thèse du Coran créé, soutenu par le courant mutazilite contre celle du Coran incréé (qui n'est pas une obligation de foi), réinscrit le Texte dans l'histoire et autorise une lecture selon ses finalités contre tout fixisme juridique. Autre exemple la thèse de la licéité originelle, formulée entre autres par le grand soufi Ibn Arabî explique que l'homme n'a pas à combler les silences de Dieu car "ce que la Loi tait n'est pas plus fortuit que ce qu'elle énonce" En conséquence domine le principe de licéité. Or, sur le politique, le Coran est muet : "l'État islamique" n'est qu'une idée humaine n'ayant aucune valeur religieuse intemporelle.

3) Rappeler la thèse musulmane d'une distinction du spirituel et du temporel exposée doctrinalement par le cheikh Ali Abderraziq en 1925. La réfutation circonstancielle de cet auteur par l'autorité religieuse d'al-Azhar n'invalide pas une argumentation solidement basée sur le Coran. Sa postérité, dans le domaine politique, pourrait être comparable à celle d'Averroès dans le domaine philosophique.
Son idée principale est que l'islam est un message de Dieu et non un système de gouvernement : "Ils ont fait de toi un roi, ô Prophète de Dieu, car ils ne reconnaissent aucune dignité plus élevée !". On pourrait lui trouver des précédents dans la pensée musulmane. Selon Hassan al-Basrî (mort en 728), qui appartenait à la catégorie des Suivants des Compagnons du Prophète, tout croyant se devait d'exprimer le jugement de sa propre conscience sur celui de ses chefs dont il réprouvait la conduite : la distinction du spirituel et du politique était ainsi stipulée.

4) Relativiser la validité théorique du califat (ou imâmat). Des auteurs incontestés ont souvent déclaré qu'il n'était pas une question de foi. Le théologien et juriste Al-Juwaynî que sa renommée a fait surnommer l'imam des Deux sanctuaires (la Mecque et Médine) écrivait au XIe siècle : "La question de l'imâmat n'est pas une des bases de la croyance". Et le grand Ghazâlî (mort en 1111) : "La question de l'imâmat ne peut pas être rangée parmi les questions importantes ou les questions rationnelles. Elle relève plutôt du fiqh et est la source de nombreux conflits". En réalité, dans le monde musulman aussi, le politique a émergé pour répondre à des nécessités très profanes, et les ulémas n'ont fait que théoriser et légitimer des pouvoirs de fait.

5) Abandonner la conception "identitaire" de l'islam, telle que la développent le mouvement fondamentaliste Tabligh ou un auteur comme Tariq Ramadan sur la base d'une imitation littéraliste du Prophète. Pour eux, l'islam est un mode de vie et la marginalité vestimentaire qu'ils prônent (voile pour les unes, barbe pour les autres...) est en réalité une stratégie de refus de l'intégration culturelle à la société, qui n'a strictement aucun fondement religieux. Elle a pour but d'habituer celui qui s'y soumet à vivre en état de dislocation mentale à l'égard de ce qui ne provient pas directement de sa "communauté" et alimente une occidentalophobie haineuse.
Or, comme le disait Soheib Bencheikh, le Prophète n'a jamais vécu comme un marginal dans son milieu. L'imiter consiste donc, d'abord, à ne pas vivre comme un marginal dans sa propre société. L'islam n'est pas une identité mais une foi, un rite, une spiritualité. Et sa théologie doit le proclamer

Michel RENARD
directeur de la revue Islam de France


1 - Cité par l'intellectuel égyptien Rifaat el-Saïd, in Contre l'intégrisme islamiste, Maisonneuve et Larose, 1994, p. 42. On trouve également ces textes de Hassan al-Bannâ dans le livre d'Olivier Carré et Michel Seurat, Les Frères Musulmans, 1928-1982, L'Harmattan, rééd. 2002.

* article envoyé à l'hebdomadaire La Vie, suite à une commande, et publié, sous une forme quelque peu réduite, en novembre 2001.

012
Le voyage nocturne du Prophète, Nezâmi, Khamseh (Les Cinq Poèmes)
Bâghbâd (Turkménistan) [et Ispahan, Iran], 1619-1624
Papier, 368 f., 29,5 x 20,5 cm
Provient de l'interprète et consul Jean-Baptiste Nicolas ; acquis par la Bibliothèque Nationale en 1877
BNF, Manuscrits orientaux, supplément persan 1029, f. 4 v°  (source)
   



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samedi 18 novembre 2006

Islam politique ou islam religion (Michel Renard)

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Islam politique ou islam religion

Michel RENARD


Deux dangers guettent la conscience musulmane française après le 11 septembre : la dénégation de toute implication musulmane dans les attentats-suicide, et un jugement se restreignant au rejet attendu de «l'amalgame» entre terrorisme et islam. La première réaction s'exprime sur les forums de quelques sites internet ou aux alentours de certains lieux de culte où l'on fustige de chimériques instigateurs («les Russes... ou les sionistes... ou les Américains eux-mêmes») sans vraiment susciter de désapprobation argumentée. La seconde est légitime, mais elle ne peut feindre longtemps d'ignorer que les auteurs des attentats sont bien des musulmans et non... des animistes du Monomotapa ! Une expression musulmane qui réduirait sa réaction à ce pathos négationniste et à cette ligne de défense un peu courte, faillirait à ses responsabilités.

Si l'islam de France est autre chose qu'une formule creuse, il ne peut s'exonérer d'une nécessaire clarification théologique. Les leaders musulmans qui n'ont cessé de répéter : «Il n'y a qu'un islam» ont trompé les gens. Cette formule a autorisé, par glissements successifs, une identification aux formes les plus extrémistes et perverties de la religion. Elle a fait paraître l'islam modéré ou tolérant pour un contretemps fade, une tactique sémantique passant pour un aveu de faiblesse devant le défi d'avoir à défendre le «vrai islam».

La vérité c'est qu'il existe plusieurs interprétations du message du Prophète. Le temps est venu de choisir entre l'islam religion, enraciné dans une séculaire sagesse musulmane, et l'islam politique apparu au début du XXe siècle. La formulation des termes d'une confrontation avec l'Occident dans les catégories du religieux islamique a une histoire. Elle débute en 1927, en Égypte, chez les Frères Musulmans et leur fondateur Hassan al-Bannâ. Celui-ci préconise un État islamique comme seule modalité de fidélité à la Loi religieuse. Cette version, dont l'application finit par générer un contrôle totalitaire de la société, s'est appuyée sur le fondamentalisme du mouvement salafi dit «réformiste» et sur l'obscurantisme wahhabite opposé à la raison. Elle s'est développée avec le Pakistanais Mawdûdî et son aberrante thèse de la «souveraineté de Dieu» à l'origine de la réduction de la charia à un code pénal tyrannique.

Après le 11 septembre, la question cruciale n'est pas de s'acharner à démontrer que l'islam est, par nature, étranger au massacre des innocents, mais bien de savoir quelle interprétation de l'islam n'a pas su empêcher certains musulmans de le provoquer !

Que sont donc les GIA, taliban et autres Ben Laden sinon le produit de la décomposition de cet islam politique parvenu à une déspiritualisation du message coranique ? Les musulmans n'ont pas besoin de cet islam idéologisé. Or, une fois publiée la condamnation des attentats par les représentants officiels de l'islam dans notre pays, aucune argumentation de fond n'est venue contrebalancer les effets désastreux de cette vulgate djihadiste. Et ce silence dure depuis des années, laissant proliférer des dérives extrémistes, une vision grossièrement clivée du monde, une lecture littéraliste du Coran, une misogynie théorisée, une idée agressive de la «supériorité» de l'islam, un racisme antijuif, etc.

Dans leur masse, les musulmans de France sont gênés par cette rhétorique réactionnaire et belliqueuse qui ne correspond pas à la quiétude d'une observance et d'une spiritualité héritée de leurs ancêtres. Ils ne partagent pas cette occidentalophobie identitaire qui contrevient à l'intégration culturelle à laquelle ils sont parvenus tout en assumant leur foi. Et s'ils ressentent douloureusement un universalisme à géométrie variable qui ne consentirait à s'exprimer que dans le cadre d'une solidarité intra-«occidentale», ils sont prêts à témoigner que l'humanisme de leur religion participe de l'universalisme des valeurs morales. Ils attendent donc des responsables religieux et des intellectuels une clarification de la théologie musulmane recentrée sur la verticalité du rapport à Dieu et le rejet des utopies meurtrières recourant au vocabulaire islamique.

Michel Renard
directeur de la revue Islam de France
article paru en pages "Rebonds" de Libération le 2 octobre 2001

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